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13/07/2014

Un Persan à Venise

Esprit éclairé, Montesquieu a fondé son savoir sur l'expérimentation. Dans "Les Lettres persanes", il réalise une satire déguisée des mœurs, de la société et des lois de son époque. Le choix du roman épistolaire permet à l'auteur de varier les points de vue et d'exposer différentes thèses par le biais des échanges entre plusieurs personnages. Deux Persans, Rica et Usbek, découvrent avec étonnement l'Europe et la société française, introduisant une distance naïve et objective qui met en relief les ridicules de cette société et de ses préjugés.
Cet ouvrage nous invite à une prise de conscience de la relativité de nos connaissances. Il nous montre également qu'il n'est pas de société sans justice et sans vertu...
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11:03 Publié dans Livre, Romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : montesquieu, venise

05/06/2008

VENISE SAUVEE, VENISE PERDUE (III)

Le paradoxe romantique ou l’invention d’une disparition

Le gouvernement vénitien a créé un mythe qui a longtemps empêché chez les étrangers une approche pragmatique du lieu. La littérature a également créé quelques malentendus. Les échanges entre la littérature et la ville se sont faits dans les deux sens. Le champ lexical attaché à l’évocation de Venise est explicite, et ce dès la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours : « cénotaphe », « plateau de cinéma abandonné », « ville-fantôme »… Si, scientifiques, autochtones, conservateurs etc. formulent des hypothèses sur le sort de la ville, en espérant trouver une alternative à sa survie, le monde intellectuel met en scène ce qui est pour lui un destin inexorable. Les signes de dégradation sont investis d’une signification philosophique et sont au fond une opportunité. Une littérature extrêmement dense accompagne tout au long de son histoire la Sérénissime et nous essaierons d’être concis et de ne retenir que les éléments intéressants pour notre démonstration. Dès le départ et par comparaison c’est un endroit extrêmement visité et vécu de façon toujours singulière par les visiteurs. Le lieu, saturé de sens, véhiculant tant de stéréotypes, invitent la plupart des écrivains à chercher un rapport nouveau entre le réel et l’écriture, à conquérir une forme d’art nouvelle. Nous ne pouvons pas dire que ceux qui rapportent des témoignages sous forme de journaux intimes, lettres, correspondances etc., concentrent leurs propos sur la sauvegarde du lieu, mais on peut trouver parfois chez des observateurs perspicaces, et ce malgré les efforts déployés par le gouvernement vénitien pour masquer la lutte qu’il mène avec la mer, des notations extrêmement brèves sur la dégradation continue du site, notamment par exemple chez Montesquieu ou beaucoup plus tard chez Goethe. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un discours engagé. Il est frappant de voir comment le miracle d’une ville sur les eaux, suggère en littérature une sourde angoisse au moment où son déclin s’amorce (Venise sauvée, de Thomas Otway en 1682, repris par La Place en 1746). Ainsi plusieurs titres évoquent le sauvetage de Venise, en désignant métaphoriquement un contenu qui se rapporte à des intrigues traditionnelles et qui n’ont en fait rien à voir. Cependant une grande partie de la littérature ou des témoignages précédant l’invasion napoléonienne, renvoient l’image d’une ville-miracle proposée depuis sa naissance par le gouvernement vénitien comme nous l’avons expliqué plus précédemment. Les efforts fournis par les habitants pour sauvegarder leur ville restent essentiellement internes. Après la prise de pouvoir de Napoléon et pendant l’occupation autrichienne, toute une littérature française stigmatise la décadence du peuple vénitien, et les marques de dégradation, du fait d’occupants bien incapables d’assurer la relève, deviennent le symbole de cette décadence.
La génération romantique va investir ce nouvel état de la ville et produire un mythe au sens sociologique d’« image-force ». Les écrivains proposent deux visions : généralement, ceux qui n’ont pas vu Venise réactualisent le passé et évoquent la Venise des plaisirs débridées et également la Venise despotique, la fiction étant accentuée par rapport à la réalité, tout en faisant écho à une actualité française bien réelle (émergence de la ville industrielle, prise en compte du patrimoine). L’autre partie des écrivains-voyageurs vont appliquer à Venise le mythe de la Jérusalem céleste, du paradis perdu. L’infrastructure du texte, par opposition à l’accroissement de la ville industrielle, va abriter l’image d’une ville refuge. L’imaginaire des Romantiques peut s’y déployer. Venise en décrépitude rappelle à l’homme que tout passe. « Du clocher au café » selon la formule célèbre de Chateaubriand. Cependant la vision romantique dépasse la seule vision moribonde. Chateaubriand donne à la ville une portée bien plus profonde mais l’inconscient collectif n’a retenu que la surface des textes. Ils investissent cette patrie d’adoption d’une nouvelle mémoire.
Pour ce qui est de l’abandon auquel la ville est soumise, il est seulement constaté. Ainsi dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand nous dit : « Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu’une réparation urgente a forcé d’appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. » Et s’il est accentué, il donne lieu à des développements sublimes sur la vanité et la finitude de l’homme. Il est intéressant de comparer à ce corpus les propos d’un architecte comme Viollet-le-Duc, peut-être aveuglé par la nouveauté mais qui montre bien cependant l’exagération des écrivains romantiques : « Venise est la ville la plus poétique de l’Italie, et beaucoup moins délabrée qu’on veut bien le dire ; ses monuments publics sont bien entretenus, beaucoup mieux que le Vatican, ses palais ne tombent pas, mais sont inhabités » (Lettres d’Italie 1836-37, n° 91, 8 juillet 1837). Ce jugement diffère de celui tenu par Gautier dans Italia (1852), récit de voyage mais récit recomposé où il insiste sur les dégradations physiques de la ville. Les récits poétiques comme celui de Childe Harold de Byron développent pleinement une vision apocalyptique : « Oh ! Venise ! Quand tes murs seront submergés, il y aura un cri des nations… » Ce cri est repris par Musset, George Sand… En peu de temps cependant, la ville prendra le visage qu’elle a actuellement. Ainsi Zola nous dit dans Rome en 1896 : « Ce qui a fait sa force, son isolement au milieu du flot, fait aujourd’hui sa faiblesse et sa mort. Aucune résurrection possible. C’est une ville bibelot, une ville curiosité qu’il faudrait mettre sous verre. Elle sent elle-même sa fin, et elle ne veut pas qu’on la modernise, car ce serait la tuer plus vite. Les propriétaires des palais ne réparent rien, jettent les hauts cris, quand on parle de remettre les pierres qui tombent : cela détruit la patine, il ne faut toucher à rien, parce qu’on abîmerait le bibelot. Il faut dire que Venise sent qu’on vient la voir pour sa seule curiosité : elle ne vit plus que pour l’étranger et ce serait le mécontenter, l’éloigner, que de lui abîmer son bibelot. »0b24f044baa9855edf314a709401255e.jpg
Même si la modernisation de la ville est stigmatisée, les écrivains dans leur majorité n’engagent pas de lutte pour la préservation de la ville mais laissent le destin s’accomplir.
84a81f71bafc9731b3e5191428ab2737.jpgJohn Ruskin, moraliste anglican, prônant un naturalisme historique et dont les conceptions architecturales sont pour une bonne part invalidées, réagira contre les atteintes de la vie moderne subies par Venise. Malgré l’aveuglement de certaines de ces théories, il pose une question essentielle à propos de Venise : le problème de la destinée de l’art et de la culture devant le développement d’une civilisation moderne. Il s’opposera à l’architecte Giambattista Meduna, partisan du néogothique et qui selon lui dénature la ville déjà largement abîmée par les aménagements de Napoléon. Il écrira un ouvrage Les Pierres de Venise (1845) qui contribuera beaucoup à l’engouement des Français pour Venise à la fin du XIXe siècle. Un autre courant littéraire, dit décadent, prend le relais des Romantiques et s’approprie Venise, en faisant cette fois de la ville le sujet principal de son œuvre, en développant les métaphores romantiques à leur paroxysme, en construisant à partir d’un élément extrêmement artificiel une nouvelle forme d’expression. La Venise actuelle a hérité de cette littérature une image faite de mode et de mort, d’une classe élitiste et de gens en marge c’est-à-dire les artistes. Alors qu’en France continue de se développer des structures pour la conservation du patrimoine, il est suggéré de maintenir Venise en état de ruine. Au-delà de Thomas Mann et d’Henri de Régnier, dont la prose sur Venise est une des plus belles, Maurice Barrès fait figure de véritable démolisseur, un démolisseur qui souhaite que Venise accomplisse en quelque sorte le destin contenu dans ses gènes et disparaisse engloutie sous nos yeux, comme il le suggère en 1894 dans Du sang, de la volupté et de la mort : « Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà les solides pilotes de sa gloire : nulle de ces merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles byzantines, gothiques, romanes, voire rococo, toutes trempées de mousse, atteignent sous l’action du soleil, de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia qui n’offrent jamais d’odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte qu’à l’instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges. »

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En 1902, Le Campanile de la Place Saint-Marc s’écroule et Barrès clame qu’il ne faut pas le reconstruire mais le laisser tel quel. Dans La Mort de Venise : « Tu nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut dépasser. Effondre-toi sous la lagune. ». La conception littéraire égotiste de Barrès, par essence, se détache de la réalité. Comme Proust dans la Recherche, Barrès s’intéresse à la Venise invisible. C’est à son monde intérieur que la ville le ramène, celle à travers laquelle il devient éternel. La ruine fait saillir le temps qui passe, elle est présence d’absence, matérialise le travail inexorable du temps, travail d’autant plus rapide à Venise, ce que ne peut évoquer un monument rénové et investi d’une signification moderne. Barrès fait montre d’un attachement néo-romantique aux ruines, à l’image d’un Rodin qui suggérait de laisser la cathédrale de Reims telle quelle après sa destruction par les bombes et par un incendie en 1915, matérialisant ainsi la barbarie de la guerre. Ainsi la ville est victime de la légende qu’elle s’est forgée. Vécue comme un miracle, l’inconscient collectif envisage en toute logique une punition aux accents célestes et apocalyptiques. La littérature et plus tard le cinéma (La mort à Venise selon Visconti) vont répandre une conception nihiliste. Difficile de délimiter exactement les gens qui sont pour la disparition et ceux qui sont contre. Cet état d’esprit n’appartient pas à une classe sociale déterminée ni à une profession particulière. Récemment, un écrivain américain de « best-sellers », vivant à Venise, à qui l’on demandait ce qu’il pensait de la disparition de la ville, a simplement dit que c’était la fatalité et que « l’on n’y pouvait rien ». Cet écrivain raconte comment ayant acheté un Palais, il s’est aperçu qu’un des murs menaçait de s’écrouler. Plutôt que d’investir pour réparer, il a préféré revendre.
Toute notre littérature a fait beaucoup de mal à la ville car mal digérée par certains qui n’en ont retenu que la panoplie : gondoliers qui chantent des vers de la Jérusalem délivrée du Tasse, ou bien Sole mio, et le tout au clair de lune. Certains touristes viennent exclusivement contempler la moribonde. Pire encore, les étrangers, heureux propriétaires, laissent leurs palais croulants car cela fait « romantique ». Après une mort économique, politique, artistique et démographique, les intellectuels ont contribué à parachever une mort physique. Ce désir de maintenir la ville au bord de la disparition est donc bien réel, même si actuellement il ne constitue pas l’unique volonté.

D’où vient la passion que provoque Venise ? D’une image mythique héritée des strates du passé et dont la ville est désormais l’otage : un gouvernement qui a inventé son Histoire et mit en péril l’observation pragmatique du lieu (Le Corbusier parle de miracle à propos de Venise), et un corpus artistique qui s’est fait le chantre de ce passé ou qui en a réactualisé les symboles. D’un site hors normes : Nietzche qui parlait à propos de Venise de la « patrie de l’âme » l’avait bien compris et l’art moderne en s’y implantant l’a aussi bien compris. Mais surtout, Venise invite à une réflexion sur la crise actuelle de l’urbanisme, sur notre occupation de l’espace et sur sa signification, sur la conservation de notre mémoire. Elle est un symbole pour ceux qui s’insurgent contre la « mondialisation », réunissant en elle ce qu’il peut y avoir de plus sublime et de plus grotesque. Venise ce n’est rien moins que la mise en jeu de la capacité de l’homme à protéger le patrimoine à l’échelle mondiale.
La ville est prise dans une dialectique infernale : préserver les usages mais proposer de nouvelles lectures, préserver le passé mais ne pas s’y engoncer, s’ouvrir à la modernité mais protéger son identité, conserver un cosmopolitisme mais refuser l’internationalisme. Malgré les divergences, la paralysie, l’inaction restent incompréhensibles quand on sait que le temps est le principal ennemi de cette ville. C’est ce dont fait état Gianfranco Bettin dans un ouvrage qui a eu en Italie beaucoup de succès Fin de siècle à Venise : entre mensonges et malentendus, la ville est inactive sur le plan de sa survie et active sur le plan de ce qui fait sa perte (développement des industries modernes).
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Le débat est divisé en deux grands courants : celui pragmatique qui souhaite conserver et restaurer, quitte à transformer la ville en « parc d’attraction », mais qui ne sait comment s’y prendre et celui fataliste qui préfère investir Venise d’une signification moderne et la transformer en symbole déliquescent, conséquence d’un siècle peu soigneux et peu respectueux de sa mémoire et de son passé. Un troisième courant peut-être rêve secrètement de pulvériser le Pont de la Liberté et de rendre Venise à son isolement. Dans tous les cas, il semble que Venise soit malheureusement destinée à devenir un non-lieu, c’est-à-dire une « u-topie » car pour sauver la ville, il faudrait avant tout la rendre à ses habitants ; dans le cas contraire, nous pourrons parler à l’instar de Jean Starobinski de « monument de la signification perdue ». Pourtant à voir tant d’agitations comment concevoir la mort de Venise ?