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02/01/2010

Chateaubriand et Proust à Venise I

« Venise : l’espace du désir chez Chateaubriand et Marcel Proust » (extraits du DEA de lettres modernes de Florence Brieu-Galaup)

 

 

 

ABRÉVIATIONS :

 

Mémoires d’outre-tombe,

Éd. Librairie Générale Française : MOTL

 

Mémoires d’outre-tombe,

Éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade : MOTP

 

 

À la recherche du temps perdu,

Éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade                    

 

 

Du côté de chez Swann : RD

 

À l’ombre des jeunes filles en fleur (1re partie) : RAI

 

À l’ombre des jeunes filles en fleur (2e partie) : RAII

 

Sodome et Gomorrhe : RS

 

La Prisonnière : RP

 

Albertine disparue : RA

 

Le Temps retrouvé : RT

 

 

 

 

Sans titre-Numérisation-01.jpgCHAPITRE TROISIÈME : CHATEAUBRIAND ET PROUST : BIO/GRAPHIES ET POSITIONS LITTÉRAIRES

 

            3.1 Chateaubriand et la trans-textualité

           

« Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont données rendez-vous ? »

Chateaubriand

 

            3.1.1 Premiers transports

Le premier contact de Chateaubriand avec Venise est abrupt et pour tout dire assez pittoresque :

 

Lorsqu’il arriva dans la ville de Saint-Marc pour la première fois, nimbé par l’immense succès du Génie du Christianisme dont une nouvelle traduction en italien venait de sortir des célèbres presses vénitiennes, Chateaubriand à trente-huit ans avait déjà joué en partie les « trois actes » de son « drame » : « voyageur, littérateur, homme d’état. »

 

Il s’y rend pour la première fois en 1806 avec comme ligne d’horizon : rejoindre en Espagne sa nouvelle conquête, Natalie de Noailles ; du « port de Desdémone » au « pays de Chimène » comme il l’a dit si joliment lui-même. Le désir de l’écrivain, « pèlerin voyageant vers la Terre Sainte [...], en quête de gloire littéraire et amoureuse », est donc ailleurs : Venise, autant que sa femme Céleste, l’encombrent et sa seule hâte est de pouvoir les abandonner :

 

Bousculé par le désir de retrouver au plus vite la nouvelle Sylphide, la ville de Saint-Marc, n’est, pour ce voyageur en transit, pressé de brûler les étapes, qu’un relais forcé où il piaffe d’impatience pendant cinq jours et où rien ne doit l’attacher au lieu.

 

Le bref tableau qu’il trace de la ville dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, est à la hauteur de son indifférence réelle :

 

J’arrivai à Venise le 23 ; j’examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j’eus quelques peines à le trouver. [...] Je quittai Venise le 28 .

 

Ce paragraphe à l’écriture hâtive et convenue où l’écrivain inventorie quelques peintres et mentionne le tombeau du Tasse, cache une impression moins indifférente mais plus incisive : « Ville contre-nature qui vous déplairait autant qu’à moi. » Le désappointement et l’impatience de Chateaubriand ne sont pas uniquement d’ordre amoureux mais également d’ordre esthétique. Dans un premier temps, il ne semble pas y avoir entre lui et cette ville hétéroclite une grande affinité : « On ne peut faire un pas sans être obligé de s’embarquer, ou l’on est réduit à tourner dans d’étroits passages plus semblables à des corridors qu’à des rues. » Notre écrivain ne prête donc pas plus attention à l’architecture qu’à la peinture et c’est avec des lieux communs qu’il décrit la ville en assimilant, toujours dans la lettre à Louis Bertin, les gondoles à des cercueils ; la seule chose qui l’attire véritablement est extérieure à Venise : c’est la lagune. Lui, l’instigateur du mouvement romantique, son « Sachem » selon Théophile Gautier, passe d’abord à côté du phénomène vénitien. En comparaison, le valet de Chateaubriand, Julien Potelin, ou la propre femme de l’écrivain ont été plus prolixes et ont laissé sur la ville des témoignages plus enthousiastes (dans Chateaubriand, Byron et Venise : un mythe contesté, Maréchal-Trudel s’amuse à confronter la vision stéréotypée de Julien et celle plus pratique de Céleste avec celle du maître qui fera d’ailleurs un peu ironiquement la même chose dans ses Mémoires). Ce que le grand écrivain, quant à lui, rapporte essentiellement de ce premier voyage c’est tout son mépris pour les ennemis de la Légitimité.

            Ce qui désavantage ici le lieu se transformera au cours du second voyage, en 1833 (dont les conditions seront plus propices à la contemplation), en motif littéraire idéal (ce voyage c’est au service de la Duchesse de Berry qu’il l’effectuera ; un troisième et dernier voyage se fera en 1845, mais sans qu’il y ait de compte rendu dans les Mémoires). Entre ces deux premiers séjours, le thème de Venise devient de plus en plus prégnant en littérature. L’Enchanteur est alors lui aussi en quelque sorte contraint par l’engouement général à s’y intéresser. Il doit donc rattraper ce qu’il convient de nommer une maladresse (non seulement littéraire mais également sociale si l’on songe à la vexation infligée à la société vénitienne) et rivaliser avec Byron, le chantre officiel de Venise qui, soit dit en passant, a scandaleusement oublié de le citer parmi ses modèles. Le rapport de Chateaubriand avec le poète n’est d’ailleurs pas simple : à la fois admiratif mais aussi empreint de mauvaise foi comme lorsqu’il fait état (même si à des fins littéraires) dans les Mémoires des débauches vénitiennes du poète ou de son peu d’attention pour l’art de la Vénétie.

            Mais notre mémorialiste n’a pas eu pour seule lecture Byron. Outre nombre d’ouvrages parmi ceux que nous avons précédemment cités que Chateaubriand n’a pas pu ne pas consulter et nombre de tableaux qu’il n’a pas pu ne pas contempler (tel le Marino Faliero de Delacroix), lui qui désirait tant concurrencer les peintres, la liste des œuvres qu’il a lues avant son second séjour à Venise nous est connue :

 

En fait l’ambassadeur s’était fort bien préparé à un séjour culturel. Avant de se mettre en route, il avait lu la volumineuse Histoire de la République de Venise du comte Daru et il emportait avec lui « une douzaine de volumes » sur Venise : guides de voyage de Valéry et de Quadri, album d’illustrations du comte Forbin et du peintre Dejuinne, habitués de l’Abbaye-aux-bois, le Jean Sbogar de Nodier, la Francesca de Rimini de Silvio Pellico, ainsi que l’œuvre plus récente du même auteur Mes Prisons dont parlait tout Paris, et bien sûr les Mémoires de Lord Byron publiés par Thomas Moore en 1830 et traduits en français la même année par Madame Louise Bellac. Les Œuvres Complètes du poète anglais parues en français dès 1822 étaient bien connues de Chateaubriand qui les avaient déjà appréciées dans l’original quelques années auparavant.

 

Après un faux départ, Chateaubriand - on le voit - espère bien se rattraper. Lesté du bagage considérable de ses lectures, comment notre écrivain va-t-il renouveler ce leitmotiv urbain ?

           

            Venise09 235.jpg3.1.2 Hypertextualité : le topos vénitien

            En choisissant pour raconter sa vie le genre éminemment aristocratique qu’est celui des mémoires, Chateaubriand s’inscrit dans la lignée d’un Saint-Augustin - « car il écrit et centre sa vie et sa méditation sur l’écriture » -, ou d’un Saint-Simon. En revanche, il s’éloigne des Confessions de Rousseau, maître incontesté dans le renouvellement du genre autobiographique mais dont le parti de sincérité ne peut convenir à l’entreprise que s’est donné Chateaubriand. L’écrivain reprend une forme taxinomiquement mal définie (« genre narratif réputé mineur et négligeable ») et dont la visée première était fortement historique. Ce « récit de vie » où s’articule « l’histoire de soi et l’histoire du monde » diffère du journal intime, soumis à un commentaire strictement chronologique. Le recul dont dispose le mémorialiste pour juger le cours des événements lui permet de se montrer sous son meilleur jour et d’organiser sa vie dans une perspective pré-établie. Ainsi, sa déception initiale à l’égard de la ville n’est pas dévoilée. L’écrivain crée certains effets d’annonce lorsque dans la première partie de l’ouvrage, il réalise un parallèle entre Lord Byron, ce « barde immortel », et lui-même (bien qu’il brode à cette occasion le thème récurrent de la vanité humaine, le parallèle est quelque peu douteux puisque le mémorialiste fait mourir le poète d’une mort littéraire en affirmant l’oubli de ce dernier par les vénitiens : « Cependant Byron n’est plus ce qu’il a été ; je l’avais trouvé de toutes parts vivant à Venise ; au bout de quelques années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l’ai retrouvé effacé et inconnu partout. » MOTL, p. 477) ; la ville ne surgit donc pas brusquement dans le récit de Chateaubriand, elle est présente à l’horizon de l’œuvre:

 

Qu’il me soit permis d’ajouter à ces pages écrites en Angleterre en 1822, ces autres pages écrites en 1814 et 1840 : elles achèveront le morceau de Lord Byron ; ce morceau se trouvera surtout complété, quand on aura lu ce que je redirai du grand poëte en passant à Venise. (MOTL, p. 477)

 

Dans son - quelque peu - laborieux Essai sur la littérature anglaise, Chateaubriand cite des extraits des Mémoires et notamment le passage de la « Rêverie au Lido » ; Venise n’est donc pas seulement un compromis accordé à une mode, un thème rajouté après coup, mais au contraire un lieu pensé en vue d’une intégration dans cet ensemble gigantesque que sont les Mémoires. Pour ce qui est de l’élaboration du texte, la rédaction de la quatrième partie précède les deuxième et troisième. Elle répond et condense en elle les trois autres parties.

            Dans le passage qui nous intéresse et qui retranscrit le second voyage de Chateaubriand à Venise effectué en 1833, le mémorialiste mêle emprunts implicites et explicites. Son intention a toujours clairement été de créer du nouveau : « Rivalisant avec Byron, il se proposait d’offrir à la postérité un morceau littéraire digne de lui et de la sérénissime. » Dès le début du texte, il reprend une image inventée par Byron qui identifie Venise à une reine mourante ; la « Cybèle des mers » avec sa « tiare d’orgueilleuses tours » se transforme chez Chateaubriand en une « belle femme qui va s’éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature. » (MOTL, p. 561) Après Chateaubriand, cette métaphore se fossilisera et deviendra récurrente (voire écœurante). Nous retrouvons aussi chez les deux auteurs la même résurrection d’une certaine splendeur même si elle est parfois mitigée. Les phrases défaitistes de Chateaubriand (« Et pourtant ce n’est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise épouse de l’Adriatique [...], la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de diadèmes de fleurs. » MOTL, p. 559-560), font écho aux vers du poète anglais (« Les empires tombent, les arts passent, mais la nature ne meurt pas. / Ni n’a encore oublié combien Venise fut jadis chère, / L’agréable séjour de toutes les fêtes, / Le divertissement de la terre, le carnaval de l’Italie. »). Par le biais de Venise, se retrouve un désir identique d’éternité par l’écriture salvatrice. En témoignent ces quelque vers, encore extraits de Childe Harold, qui développent une thématique inversée mais laissent d’autant plus transparaître une aspiration à la postérité :

 

[...] Je lie

Mon espoir qu’on se souvienne de moi dans ma lignée

À la langue de mon pays : si trop follement et trop haut

Visent ces aspirations dans leur étendue,

Si ma renommée doit être comme l’est ma fortune,

Prompte à grandir et se flétrir, et si le morne oubli doit effacer

 

Mon nom du temple où les morts

Sont honorés par les nations, eh bien, soit !

 

En apparence, nous avons là les mêmes thèmes, mais ils sont traités différemment : Byron est plus bienveillant à l’égard de Venise que ne l’est Chateaubriand ; tout au moins ses intentions sont autres. Byron s’est intégré au lieu (dans le Chant VIII de Childe Harold, le poète semble avoir véritablement trouvé une seconde patrie : « J’ai appris d’autres langues, et aux yeux étrangers / Réussi à n’être plus étranger. »), tandis que Chateaubriand, toujours en mouvement, n’a pas cherché à s’y intégrer ; au contraire, il cultive le sentiment de solitude que lui procure la ville mourante et entretient un certain mépris à l’égard de ses vanités flétries.

            Nous nous devons d’évoquer ici un autre aspect de la personnalité de l’écrivain par rapport à la sphère de ses influences : l’habitude des emprunts. Il arrive à Chateaubriand (« ne citant ses sources que pour mieux montrer son érudition ») de recopier des passages entiers, tenant parfois à son insu, notamment dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, des propos anachroniques :

 

Richard Hopner, consul de Grande-Bretagne à Venise, parle longuement de ses chevauchées au Lido avec Byron. [...] Or les écrits de Hopner furent incorporés par Thomas Moore lors de la publication en 1830 de The Life of Lord Byron et nous savons que Chateaubriand en avait lu la traduction. Oubli ? disons plutôt omission. Il n’est de mystère pour personne que l’Enchanteur empruntait à tout le monde.

 

Et lorsque Chateaubriand déclare :

 

J’ai pris Venise autrement que mes devanciers ; j’ai cherché des choses que les voyageurs qui se copient les uns les autres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de Venise ; personne n’a remarqué les tombes des juifs au Lido, personne n’est rentré dans les habitudes des gondoliers etc.

 

Maréchal-Trudel nous fait remarquer qu’il se trompe : ainsi Nodier dans Jean Sbogar décrit le cimetière juif en détail. Mais il nous semble finalement que cela importe peu car Chateaubriand donne à tous ces mêmes thèmes une tout autre valeur : ils s’insèrent dans ce monument que constituent les Mémoires et leur signification dépend beaucoup de la place qu’ils y occupent. Chateaubriand creuse le sentiment de négativité qui suinte des pierres de Venise en le transcendant par l’écriture, idée qui n’est qu’embryonnaire chez Byron ; le passage écrit par Chateaubriand sur Venise, s’il s’insère dans un contexte littéraire précis sur lequel l’écrivain prend sans nul doute modèle, n’en est pas moins extrêmement personnel. Prolepses et analepses donnent à l’insatisfaction ontologique du narrateur tout son sens : temps et espaces se superposent, se répondent. Le lieu se charge d’un symbolisme en regard d’autres lieux traversés par le narrateur.

            Et lorsque Chateaubriand fait appel aux citations explicites, au-delà d’une démonstration d’érudition, il s’en sert pour cautionner ses propos et donner de manière détournée une dimension imaginaire à la réalité.

           

            3.1.3 Rivalité et intertextualité

            Le lieu romantique se partage entre une nature vierge de toute présence humaine et son opposé : une construction urbaine contrastée et enivrante, riche de tout son passé. Chateaubriand voit Venise avec les yeux d’un voyageur, mais surtout d’un critique, d’un écrivain et d’un esthète. Il s’intéresse moins aux œuvres des différentes époques qui se succèdent sous son regard qu’à la mélancolie que ces mêmes époques provoquent en lui. Ainsi, en citant Dante à propos de l’Arsenal, il offre une visite de la ville qui ne se veut pas seulement spatiale mais aussi temporelle et littéraire. Outre que son « imagination [a] besoin de se sentir soutenue par d’anciens textes », ces insertions permettent à l’écrivain de présenter la ville au travers d’un prisme artistique qui transfigure le réel. Dante n’est pas le seul poète évoqué ; des vers d’Otway viennent gonfler le texte de leurs sonorités étrangères (« O ! Lead me to some deseart wide and wild, / Barren as our misfortunes, where my soul / May have its vent, [...]. » MOTL, p. 587). Mais Chateaubriand ne s’en tient pas là et comme pour justifier son propre écrit, il récapitule qui a écrit sur la ville, de Shakespeare à Madame de Staël, en passant par Goethe :

 

Quelque chose aurait manqué à l’immortalité de ces talents, s’ils n’eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poëtes de l’Italie, les génies de l’Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, [...]. J’éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-d’œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même pour lequel ils ont été faits. Je respire à l’aise au milieu de la troupe immortelle, comme un humble voyageur admis aux foyers hospitaliers d’une riche et belle famille. (MOTL, p. 587-589)

 

La nostalgie liée à la présence invisible d’écrivains morts ou encore vivants alimente des réflexions à la fois littéraires et délétères. Ainsi le Tasse et Silvio Pellico, ces génies malheureux, cristallisent certaines déceptions. Nous reviendrons sur la valeur à part entière de leur présence rattachée à l’idée maîtresse de vanité. La confrontation à laquelle se livre Chateaubriand entre trois textes (un de Rousseau sur Zulietta, un de Byron sur Margherita et un sien propre sur la Velléda) est particulièrement intéressante :

 

« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre. » (MOTL, p. 582)

 

« Brune, grande (c’est Lord Byron qui parle), tête vénitienne, de très beaux yeux noirs et vingt-deux ans. Un jour d’automne, allant au Lido.......nous fûmes surpris par une bourrasque.... Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Margherita en plein air sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand canal ; ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachées [sic], trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein. » (MOTL, p. 583-584)

 

« J’écoute et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; [...] Une femme le conduisait ; elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents. » (MOTL, p. 585)

 

Autour de ces trois héroïnes, Chateaubriand analyse, compare leurs talents et leurs particularités littéraires respectives. Ces extraits donnent une des multiples images de Venise et sont un bon exemple de ce qui a pu être écrit précédemment. En filigrane, se révèle une rivalité de la part de Chateaubriand avec Rousseau et Byron. Venise est l’enjeu d’un morceau d’écriture. Certes le séjour de Rousseau dans la ville, relaté dans les Confessions, par son caractère individualiste doit être cher à Chateaubriand. Mais de la même façon qu’il s’est détaché du sublime alpin, l’écrivain va se détacher de la vision rousseauiste de Venise qui fait la part belle à la quête amoureuse au travers donc de Zulietta : « En tout cas, c’est bien comme une aventure romanesque que Chateaubriand juge cet épisode puisqu’il parle de « bizarrerie. » Dans les Mémoires, la quête amoureuse est aussi présente, mais elle prendra, nous le verrons, une autre valeur.

            Par le biais de ces citations, Chateaubriand prête donc à son texte une coloration plus romanesque mais affirme aussi sa capacité à produire lui-même un texte du même acabit tout en évitant de tomber dans le lieu commun : son propre texte sur Venise reste indemne d’un trop grand pittoresque, rôle délégué aux héroïnes citées. En regard de toutes ces références, l’écriture de Chateaubriand prend donc toute son originalité. Empruntant les traits d’Orphée (figure sur laquelle nous reviendrons) il fait revivre des voix disparues comme à son tour il souhaitera qu’on fasse revivre la sienne ainsi que nous l’explique Jean-Claude Berchet :

 

La citation fonctionne donc, chez Chateaubriand, comme un indicateur culturel : elle contribue à représenter le monde comme une vaste bibliothèque, à constituer le réel dans son ensemble (espace, temps) comme espace de légende, c’est-à-dire de lisibilité ou de mémoire. C’est à partir de ses propres textes, mais aussi de tous les autres que le mémorialiste constitue sa voix. [...] Les Mémoires d’outre-tombe apparaissent ainsi comme une très riche anthologie de forme narrative, comme une mise en scène originale du drame historique, comme un gigantesque collage de textes fragmentaires : bref, comme une sorte de « musée imaginaire » de la culture occidentale, où la mémoire ne conserve jamais que des vestiges : chant de ruines, ou catalogue de noms.

 

Dans la partie retranchée du Livre sur Venise, Chateaubriand cite même son premier texte sur Venise, superposant à nouveau sur un même lieu diverses époques (MOTP, p. 1029)

            Au-delà de la rivalité latente entre lui et d’autres écrivains, Chateaubriand tire avantage du lourd héritage de la Venise littéraire et produit un texte à part en ce qu’il est indissociable de l’œuvre globale et de ses réflexions : ainsi les chairs fraîches imaginaires ou réelles qu’il met en scène à Venise lui permettront également d’illustrer le caractère écumeux de toute réalité. En ce qui concerne la Venise littéraire, nous constatons le besoin du mémorialiste de totaliser par la voix d’outre-tombe ce qui a pu se faire et par là totaliser le monde même. Nous allons voir que dans un tout autre genre, Proust se distingue également du contexte littéraire de son époque.