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27/06/2008

LES ETERNELS ET ARISTOCRATIQUES HABITANTS DE VENISE...

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"Les mâts des navires à l'ancre projetaient sur les dalles de la rive des ombres grêles et gigantesques, qu'effaçait une à une le passage des nuées sur la face du soleil. Les pigeons de la république s'envolaient épouvantés, et se mettaient à l'abri sous le dais de marbre de vieilles statues, sur l'épaule des saints et sur les genoux des madones."
George Sand, "Mattea"

Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

09/06/2008

VENISE, OBJET PICTURAL

Venise suscite l’écriture mais également l’illustration picturale (cf. photo, œuvre de Raffandré, coll. privée). e282a496c929c987b3889f4172e7f34f.jpg
Deux peintres français ont eu un lien tout particulier avec Venise, l’un parce qu’il mourut dans cette ville dans des circonstances tragiques, l’autre parce qu’il fit de Venise l’objet quasi exclusif de sa peinture, au point d’être baptisé le « Canaletto français ».
Léopold Robert est un peintre aujourd’hui tombé dans l’oubli qui fut pourtant fréquemment cité et loué par les écrivains du XIXe siècle. Alfred de Musset, dans un article sur le salon de 1836 dans la Revue des deux Mondes et George Sand, dans Lettres d’un voyageur, évoquent l’œuvre la plus connue de l’artiste, "Les Pêcheurs".
En 1835, le peintre se suicide en se tranchant la gorge à cause de son amour malheureux pour une jeune veuve, la princesse Charlotte Bonaparte. C’est tout particulièrement cette fin aux accents romantiques qui fascinent les écrivains de l’époque. L’année de sa mort, il partage un atelier au palais Pisani avec un autre peintre, Jules-Romains Joyant (1803-1854).
Surnommé le « Canaletto français », ce dernier a multiplié les séjours à Venise qu’il a « croqué » de toutes les manières. Un ouvrage excellent est paru sur ce peintre fou amoureux de Venise, sur sa technique picturale et sur les raisons de l’engouement des peintres pour la ville au XIXe siècle, Sur la route de Venise, aux éditions Somogy. 1708a141ada8bcde799f65885fd74665.jpg

02/06/2008

VENISE ET LES ECRIVAINS ROMANTIQUES FRANÇAIS

"Venise, un refuge romantique, (1830-1848)" de Florence BRIEU-GALAUP, éd. L'Harmattan.
EXTRAIT :
Une hégémonie culturelle
Quand il ne suscite pas un dégoût dû à une présence hégémonique, qu’évoque le nom de Venise dans la société actuelle ? Selon le destinataire de la question, des images bien dissemblables. Dans une perspective populaire, Venise symbolise la ville des amoureux. Si cette image caricaturale et populaire, malaisée à dater précisément, fait figure d’illusion, elle repose bien cependant sur la nature du lieu (configuration architecturale qui facilite l’isolement) et n’est pas le seul fait d’un mythe. Mais Venise est aussi une ville d’art, une ville historique ; c’est également un lieu réel avec des données sociales particulières. e6a43cacef04572b2c57b3649a38f9de.jpgPourtant, ce lieu réel tend à être supplanté par la dimension romanesque qui lui est attachée. « Certaines villes ont un poids littéraire énorme » (Michel Butor, « La ville comme texte », p. 33) et Venise, en effet, est aussi la capitale d’une géographie littéraire. La ville a inspiré un nombre incommensurable d’écrivains et possède toujours un large rayonnement dans notre culture. L’édition actuelle nous submerge d’ouvrages la concernant, carnets de voyage, albums de photographies, livres d’art, bandes dessinées et également anthologies. Si nous concentrons notre attention sur ces anthologies, nous observons l’élaboration d’une histoire de la ville comme « genre littéraire ». Cet inventaire, « après-coup », en rassemblant des morceaux épars sans souci d’analyse, ne propose une approche que trop superficielle. La diversité proposée par la nature propre de l’anthologie, la multiplicité de textes auxquels la ville seule donne un point commun, ne permettent ni de rendre compte de l’importance et de la valeur accordées à Venise au sein de l’œuvre dont elle est extraite, ni de repérer les composantes précises d’une image de la ville à un moment donné. Ces compositions, souvent thématiques, en reliant des textes d’époques et de genres différents, juxtaposent des images de Venise presque semblables. Ces images n’en forment alors qu’une seule, aux contours mouvants, la faisant sembler au résultat obtenu par le praxinoscope, ancêtre du cinématographe : « L’arrivée à Venise », « Arriver à Venise », « La ville des peintres », « Les peintres vénitiens », « Vivre à Venise », « Etre Vénitien », etc. La mosaïque ainsi obtenue peut laisser croire à un intérêt pour la ville certes constant mais de même intensité et de même contenu ; or ce n’est pas exactement le cas.
Au-delà de la facilité de l’exercice que constitue la composition d’un florilège de textes, de l’attrait purement esthétique pour des œuvres qui privilégient le descriptif et du potentiel romanesque attribué au lieu, quelle est la genèse d’un tel engouement pour Venise ? Cette surabondance d’études et d’écrits dans la culture contemporaine est, selon nous, l’héritage d’une histoire d’amour entre le peuple français et la ville qui va de l’émerveillement d’un Philippe de Commynes, en passant par l’étonnement d’un Montaigne, jusqu’à l’acharnement impérieux de Napoléon Bonaparte et au-delà. Mais cette présence excessive, repérable sur des supports de communication multiples, outre une relation privilégiée et nationale, traduit une Venise devenue le symbole de préoccupations internationales : ceux qui, tel Régis Debray dans son Contre Venise, notent avec écœurement l’omniprésence de la ville dans notre culture et font de la trop fameuse presqu’île le refuge exclusif des nantis, oublient souvent d’interpréter les causes de cette omniprésence et n’en restent qu’aux manifestations les plus visibles mais les moins significatives. La suprématie de l’image de Venise tient à la transformation de la ville en un symbole, « signe de reconnaissance » pour une partie de notre population. La conservation de Venise, envisagée comme le fragment d’une civilisation et d’une organisation urbaine idéales, est devenue un enjeu qui préoccupe acteurs de tous bords, notamment les Français et pas seulement des Vénitiens qui se considèrent parfois envahis et dépossédés. Au-delà de dimensions patrimoniales et économiques, la ville est - utopiquement - un refuge; et c’est même actuellement l’ultime refuge : beaucoup rêvent de vivre à Venise afin de changer de mode de vie, de mode de pensée. Le lieu cristallise le rêve de fuite de l’Européen occidental qui cherche à échapper à ses responsabilités. L’attrait vénitien ne réside donc pas exclusivement dans une débauche de luxe mais dans une soif de contemplation du beau, dans la recherche d’un lieu de vie séduisant, où le corps entretient une relation inédite avec l’espace, où l’être humain peut envisager une alternative aux désagréments du monde moderne.
Cette idée de refuge, en filigrane dans notre perception actuelle de Venise, peut se lire déjà dans la littérature du XIXe siècle avec des causes contextuelles, certes différentes, mais qui sont cependant à l’origine des nôtres. Plus encore peut-être que les œuvres d’imagination, les récits de voyage « phagocytent » le folklore et l’Histoire vénitienne, en compensation d’une identité perdue et de repères qui font défaut, tout en insistant complaisamment sur la nostalgie suscitée par un lieu au passé glorieux et au présent délitescent. Les contemporains de la fin de la République de Venise et de sa déchéance immédiate ont certainement eu le sentiment d’être les témoins privilégiés de la chute d’une ville et d’un Empire dignes de ceux d’Alexandrie. Cette chute résonne encore dans notre monde contemporain et a hissé Venise au rang d’autres grandes villes mythiques telles Ninive ou Babylone, de ces villes dont le destin fut tragique.

1830 - 1848 : un refuge romantique

« Venise n’est pas une ville de rêve, c’est un rêve de ville, la forme pure que peut souhaiter rencontrer l’imaginaire dans ses divagations architecturales. » (Dictionnaires des littératures française et étrangères). Elle est inespérée en tant que contenu artistique propre à susciter le désir de créer : elle matérialise les visions fantasmées de pays imaginaires, en ce qu’elle est constituée d’éléments jugés incompatibles ou dont la coexistence paraît incertaine dans leur réussite. Première ville au sens actuel du terme, c’est-à-dire construite sur un plan d’urbanisme bien précis, elle est le comble de la civilisation en ce milieu fascinant qu’est l’insularité. Si nous la qualifions d’inqualifiable, c’est que, pour filer une métaphore langagière, elle est une sorte d’hapax du monde urbain. Quelle ville peut se prévaloir d’un tel site, d’une telle Histoire et également, car là est le paradoxe, d’une telle longévité ? « On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise » nous dit Montesquieu. Elle offre des aspects exceptionnels dans tous les domaines : religieux, politiques, littéraires, moraux, théâtraux, artistiques, musicaux. Venise est unique et les seuls parangons qu’elle puisse faire naître sont de l’ordre de l’imaginaire : point d’autre ville semblable en ce monde à Venise. Jean d’Ormesson, qui y séjourne régulièrement, conserve à son égard un sentiment extatique : « Aucune ville au monde, ni New York, ni Ispahan, ni Lahore, ni Persépolis, ni Palmyre ou Fathepur Sikri, ni Florence ou Sienne - ni même Paris, Jérusalem, ou Rome, la ville par excellence -, n’a suscité autant de rêves et fait couler autant d’encre que Venise. » (J. d’Ormesson, Venise entre les lignes, p. 9.). 086015628792ecd96d1c1d4349366d5c.jpgL’Italie et Venise ont souvent été étudiées dans leurs rapports avec la littérature française, tout spécialement Venise avec celle de la fin du XIXe siècle. La ville y est le salon intellectuel et macabre d’écrivains tels que Paul Bourget, Henri de Régnier, Paul Morand ou encore Maurice Barrès. Dans Paris-Venise 1887-1932 : La « folie vénitienne »…, Sophie Basch s’est intéressée à la Venise de ces écrivains. Elle nous apprend, citant Jacques d’Adelswärd-Fersen, que Venise « est aussi "le dernier refuge des monstres et des artistes", ces monstres et ces artistes que la société industrielle se chargera d’éliminer en aplanissant et uniformisant tout l’univers » (p. 181). La littérature concernée ici, très différente de celle qui nous occupe, prolonge cependant notre idée de fuite.

Bien que présence non ostentatoire, la ville a imprégné profondément le tissu littéraire de la génération précédant cette génération dite « décadente ». S’il est vrai que Venise de tout temps fascine, le courant romantique a su exploiter l’image que l’époque avait de la ville afin de l’intégrer à son esthétique. Cette époque romantique, et particulièrement les années 1830-1848, de la Révolution de Juillet à la Révolution de Février, sous le règne perturbé de Louis-Philippe, est marquée par une augmentation considérable des écrits ayant trait à Venise : les événements historiques d’alors semblent être en relation directe avec l’augmentation de ces écrits, et ce à plusieurs niveaux. La ville possède une valeur exemplaire et elle est souvent prise comme modèle ou repère pour repenser un monde, vécu comme chaotique, en évolution rapide et constante. Aspects politiques, religieux, mystiques, industriels, sont redéfinis à l’aune d’un système disparu mais rayonnant de sens. Les deux dates choisies sont donc motivées d’un point de vue contextuel. Elles le sont également du point de vue de l’activité artistique. En 1829, Casimir Delavigne inaugure le théâtre romantique avec un épisode de l’Histoire de Venise, la fin du doge Marino Faliero et, en 1848, sont publiées les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. Pour 1848, il s’agit bien, concernant notre étude, d’une date symbolique, puisque le texte sur Venise de Chateaubriand n’a pu influencer les ouvrages qui nous intéressent. Entre ces deux dates, nos écrivains, artistes reconnus ou voyageurs ordinaires, auteurs d’œuvres de fiction ou de récits autobiographiques, vont se livrer à une véritable célébration de Venise.
Complexe, la notion de romantisme désigne plus ici une période et un paysage artistique qu’un ensemble de règles stylistiques. On sait la polysémie du mot et les nombreux paradoxes qu’il semble contenir tant sur un plan formel qu’idéologique. Francis Claudon évoque ainsi la « coexistence [de] tendances contradictoires » dans la poétique des romantiques et l’article du Dictionnaire des littératures française et étrangères insiste sur les contradictions de l’artiste romantique, « monarchiste puis libéral, aristocrate et populaire, cynique et plein d’énergie ». Or Venise semble idéale pour incarner les contradictions des romantiques et leur attrait pour la dialectique des contraires. Alliant grandeur et décadence, la ville associe un univers instable à un univers contrôlé dont le contraste est source de sublimité : les ouvertures maritimes et célestes et la splendide limite architecturale, l’élément liquide et l’élément solide, la réalisation d’une synthèse inattendue de différentes époques, de différents concepts artistiques sont autant de matériaux inespérés pour l’imagination. « La foi romantique » qui, comme nous le dit Paul Bénichou, a précisément pour ambition de « relier le terrestre et l’humain à l’idéal » avec ce que cette chose comporte « d’incertain et de dramatique » (L’école du désenchantement, p. 7), trouve en Venise un lieu contrasté, à la fois trivial et sublime, enchanté et désenchanté, un lieu miraculeux et déchu qui, tel un paradis perdu, a été sanctionné pour ses fautes. Mais Venise offre la possibilité de développer d’autres éléments chers au mouvement romantique : les passions amoureuses secrètes, les traditions folkloriques, la prise de conscience du temps qui passe, le lien entre l’Occident et l’Orient. Plus particulièrement, la ville se fait le support d’une fuite (dans le rêve, dans le passé, dans l’imaginaire, dans l’exotisme, etc.) et, en même temps, constitue le support d’une dénonciation du capitalisme naissant et d’un refus du règne du mercantilisme.
Etre un lieu de refuge, c’est initialement la première fonction de Venise : l’île a commencé par abriter des gens qui fuyaient les invasions barbares menées par Attila. De plus, historiquement, Venise a longtemps été une des villes les plus libres. Notre étude révèle une ville refuge géographique concret mais également refuge intellectuel, à la fois éditorial et littéraire. Les artistes se réfugient à Venise (George Sand y prolonge son séjour le temps que les commérages parisiens à propos de sa rupture avec Musset s’apaisent) mais aussi les personnages historiques et leurs doubles de papier (Lorenzaccio). A travers elle, certains écrivains échappent aux frustrations liées à leur pays ou à leur art : la ville permet le dépaysement intérieur et extérieur, le voyage physique et le voyage dans le passé. Se réfugier, c’est se protéger mais c’est aussi fuir, fuir plutôt que de se révolter contre un contexte politique décevant et une réalité tout aussi décevante. Fuir à Venise, c’est s’immerger dans les rêves que suscite la splendeur d’un lieu où l’illusion du temps suspendu permet la réflexion et la contemplation. La ville donne la possibilité de s’évader, un temps, d’une réalité où le fini est omnipotent et de se retrouver dans un monde qui, au contraire, est infini. Ainsi, le lieu est sublime dans le sens où il procure une jouissance esthétique paroxystique et communique un sentiment d’élévation.
La ville, que défigure la présence autrichienne, (en 1797, après avoir mis fin à la République, Napoléon la livre aux Autrichiens), devient également un espace de médiation qui fait écho aux préoccupations des voyageurs français, nouveaux « antiquaires », qui évoquent les dilemmes et les aspirations de l’époque. Les écrivains développent, à partir du décor vénitien, une dimension mélodramatique fondée sur une conception stéréotypée de la ville (la folie et la violence sont les attributs du peuple décrit), une dimension sociale et morale (description et exaltation des mœurs vénitiennes), une dimension fantastique (exploitation des légendes locales), politique (analyse de l’organisation gouvernementale), religieuse (admiration pour la piété vénitienne), ethnologique (importance accordée au folklore) et esthétique (description du paysage urbain, exaltation de l’art vénitien). Par le truchement de Venise, érigée en capitale du désenchantement, les artistes expriment leurs hésitations entre évasion et révolte, ainsi que leurs désirs de libre expression et d’affirmation de l’individu, qu’ils confrontent au modèle vénitien.
Cependant, pour nos auteurs, cette matière idéale est également dangereuse : médusante, n’a-t-elle pas fourvoyé certains d’entre eux sur la pente des lieux communs ? Le critique littéraire Nisard disait préférer, en parlant de Musset, « un poète sans sujet qu’un sujet sans poète ». Malheureusement si nous appliquons ce chiasme à notre ville, Venise est un sujet poétique mais souvent un sujet sans poète. La ville possède ce que nous pouvons appeler une sorte de réservoir thématique mais il ne suffit pas à l’écrivain, qui a entrepris de situer son roman ou son œuvre à Venise, de puiser dans ce réservoir pour écrire un chef-d’œuvre. Pour certains de ces écrivains, l’intention n’est même pas de produire un chef-d’œuvre mais d’être lu par le plus grand nombre en attirant les lecteurs avec ce que le nom seul de la ville suffit à susciter de rêves. La répétition infinie et rassurante des mêmes descriptions, des mêmes formules, des mêmes personnages ou idées nourrit une littérature populaire où l’écrivain disparaît derrière une représentation uniforme de la ville. Ainsi, nos textes véhiculent des stéréotypes en même temps qu’ils en créent de nouveaux : lieux communs (idées devenues banales comme l’engloutissement prédit de la ville, la cruauté de la Sérénissime), clichés (formules figées telles la gondole qui est un « cercueil flottant », « Venise la belle » ou « Venise ressemble à un palais des Mille et une nuits »), archétypes (modèle fictionnel qui peut s’inspirer du réel : la Vénitienne séquestrée dans son palais et enlevée par celui qu’elle aime) et stéréotypes (opinions qui touchent aux liens sociaux : les Vénitiens sont peu communicatifs, les Vénitiens sont de grands voyageurs, etc.). Pour beaucoup de voyageurs, en effet, la ville est d’abord une « construction de l’esprit sans relation avec la réalité » (Dictionnaire historique de la langue française). La dimension mythique de Venise prend sa source dans un ensemble de croyances, de perceptions illusoires, d’idéalisations liées sans doute au contexte de l’époque et à ses insatisfactions artistiques et politiques. Les textes montrent que la fascination suscitée par la ville la transforme en un lieu irréel. S’appuyant sur des faits historiques, les légendes se multiplient. Simplifié ou exagéré, le passé de la Sérénissime tend à faire de Venise une ville exceptionnelle dont l’existence est quasi surnaturelle. Mais le mythe vénitien peut aussi faire référence à une dimension fabuleuse : à la réalité de la ville peut se substituer la narration d’un récit symbolique qui a valeur d’exemplarité (par exemple, la ville d’essence divine est châtiée pour ses péchés). Si les voyageurs commencent pour certains à désacraliser la légende d’une ville d’une beauté unique et d’une puissance inégalée, peu à peu, à l’image de la République glorieuse et effrayante succède l’image d’une ville vouée à l’engloutissement.

D’autres écrivains ne se laisseront évidemment pas enfermer dans un usage conformiste et Alfred de Musset, par exemple, saura ajouter à sa vision de Venise l’ironie et le cynisme présents dans le reste de son œuvre. Les topoï que nous avons repérés, dominants mais non exclusifs, laissent parfois place à des compositions marginales qui se démarquent, en partie, des schémas traditionnels, qui offrent des éléments de renouvellement et qui proposent un rapport plus intime avec la ville. Plus précisément, le lieu commun (dans son origine grecque de koinos topos, « fondement d’un raisonnement ») concourt à structurer l’écriture mais également parfois à vivifier l’imagination. Le stéréotype, au sens large, n’implique pas systématiquement la notion de péjoration, ni celle de véracité. La difficulté est de cerner dans quelle mesure le stéréotype déterminé précède ou non l’époque choisie et à quel moment peut apparaître la péjoration. La constitution d’une image littéraire de Venise est un jeu d’oscillations entre la doxa et le paradoxe, au sens étymologique : « qui est contraire à l’opinion commune ». Dans cette perspective, Venise devient un enjeu d’écriture : pour vivifier l’image de Venise, l’écrivain doit donc désamorcer le lyrisme, trouver une écriture et un univers personnels.

Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.