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03/01/2010

Balzac à Venise

468px-Balzac_by_P_J_David_d_Angers_1843.jpgBalzac fournit deux images contradictoires de la ville. L’attitude de l’écrivain, qui passe d’une émotion à son contraire, est assez atypique. Balzac se rend à Venise pour la première fois le 13 mars 1837 pour ses affaires et il ne reste que quelques jours dans la ville, logeant à l’hôtel Danieli dans la chambre que George Sand et Alfred de Musset ont occupée quatre ans plus tôt. Lors de ce séjour, l’écrivain rédige deux courriers adressés à la comtesse Clara Maffei dont les contenus sont diamétralement opposés. Dans le premier courrier écrit le 14 mars 1837, il se montre ironique et sévère pour Venise et dans le second, écrit le 19 mars 1837, il l’encense. Ce désaveu initial est à nouveau justifié par un regard galvaudé par les trop nombreuses images qui circulent de la Cité des Doges :

 

« Nous sommes arrivés ce matin, mon compagnon de voyage et moi, escortés par une pluie à verse qui ne nous avait pas quitté [sic] depuis Vérone, en sorte qu’il était difficile que je ne visse pas Venise sortant des eaux. Si vous me permettez d’être sincère et si vous voulez ne montrer ma lettre à personne, je vous avouerai que, sans fatuité ni dédain, je n’ai pas reçu de Venise l’impression que j’en attendais, et ce n’est pas faute d’admirer des tas de pierres et les œuvres humaines, car j’ai le plus saint respect pour l’art ; la faute en est à ces misérables gravures anglaises qui foisonnent dans les keepsakes, à ces tableaux de la légion de ces exécrables peintres de genre, lesquels m’ont si souvent montré le Palais Ducal, la Piazza et la Piazzetta, sous tant de jours vrais ou faux, dans tant de postures, sous tant d’aspects débauchés, avec tant de licencieuses fantaisies de lumière que je n’avais plus rien à prêter au vrai et que mon imagination était comme une coquette qui a tant fatigué l’amour sous toutes ses formes intellectuelles que, quand elle arrive à l’amour véritable, à celui qui s’adresse à la tête, au cœur et au sens, elle n’est saisie nulle part par ce saint amour. (Correspondance, t. III, éd. Garnier Frères, 1964, p. 264-265) »

 

Balzac ne feint pas l’enthousiasme et exprime sa déception. L’arrivée à Venise censée être un moment d’émerveillement est gâtée par les conditions climatiques. Les « keepsakes » se présentent comme des barrières intellectuelles qui masquent le sujet et empêchent l’émotion. L’engouement que la ville est censée susciter devient ici un handicap et Balzac de nous dire que « ce que l’on admire le plus est ce qu’[il] admire le moins » (Ibid., p. 265). L’écrivain, qui ne ressent ni nostalgie ni mélancolie, ne voit pas dans la menace de disparition du lieu un symbole de la condition humaine. Plus occupé à séduire sa correspondante, l’écrivain se révèle dans cette première lettre insensible à la mémoire des hommes et à la sublimité de leurs œuvres. Ainsi, la ville est présentée comme une construction insensée et inutile :

 

« Qu’est-ce que cela me fait que toutes ces belles choses soient sur pilotis et bâties à contresens. N’est-ce plus une folie du moment où ce fut un peuple qui l’a faite ? Il aurait mieux valu que l’on n’eût pas bâti de si belles choses à Venise et que Venise eût employé ses richesses à s’assurer l’Italie. […] Aussi […] donnerais-je Venise pour une bonne soirée, pour une heure de plaisir, pour un quart d’heure passé au coin de votre feu, car l’imagination peut construire des milliers de Venise, et l’on ne fait ni une jolie femme, ni un plaisir, ni une passion. (Ibid., p. 265) »

 

Le réel est dévalué au profit des pouvoirs de l’imagination et l’art échangé contre le plaisir. Mais les préjugés sur lesquels se fondait l’opinion du grand écrivain vont se décanter et les couches textuelles et visuelles qui masquaient la ville réelle vont disparaître :

 

« Cara Contessina, j’ai tout à fait changé d’opinion sur la belle Venise que je trouve tout-à-fait digne de son nom. Depuis jeudi jusqu’à aujourd’hui que le temps menace de se brouiller et de me rendre pour mon retour l’horrible pluie que j’ai eue pour venir, nous avons eu le vrai soleil de l’Italie et le plus beau ciel du monde ; je ne vous répèterai pas les exclamations de tous les voyageurs sur les canaux, sur les palais, sur les églises, d’autant plus que j’ai vu tout très à la hâte, et que je suis convaincu qu’il faut, pour voir Venise, beaucoup plus de temps et de loisir que je n’en ai eu. (Ibid., p. 269) »Venise09 096.jpg

 

L’écrivain passe donc de la déception et du désintérêt à un très grand enthousiasme. L’imagination de l’écrivain, fatiguée par anticipation, est vivifiée au contact du lieu.

 

Photo Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

20:11 Publié dans Voyageurs | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : balzac, venise

27/06/2008

"VENISE ENTRE LES LIGNES"

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"Venise entre les lignes", ed. Denoël.
Magnifique anthologie, complète et représentative, préfacée par cet éternel amoureux de Venise qu’est Jean d’Ormesson : « Aucune ville au monde, ni New York, ni Ispahan, ni Lahore, ni Persépolis, ni Palmyre ou Fathepur Sikri, ni Florence ou Sienne - ni même Paris, Jérusalem, ou Rome, la ville par excellence -, n’a suscité autant de rêves et fait couler autant d’encre que Venise ».
Qualifiée par le maître de véritable « évangile de Venise », l’ouvrage est organisé par thématiques et offre une multitude de points de vue par les plus grands artistes, de l’observation méticuleuse de Goethe, en passant par la déception inattendue de Balzac jusqu’à l’éblouissement d’un Jean-Paul Sartre qui nous livre un énigmatique, « Venise, c’est là où je ne suis pas. »…