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17/02/2009

"LES ROMANS VENITIENS"

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Hippolyte Babou, originaire de Peyrac-Minervois, est l’écrivain d’une quasi seule œuvre d’imagination, Les Païens innocents. Critique littéraire prolixe, il publie en 1843 dans la Revue de Paris un article, « les romans vénitiens », sur la littérature qui prend Venise pour décor, condamnant le matérialisme croissant du monde des lettres. En voici quelques extraits :

« […] Comme lecteur et comme critique, c’est un besoin, pour moi d’ignorer les noms d’auteurs. Je goûte ainsi, dans tout leur charme, les œuvres réellement bonnes, de quelque côté que vienne l’inspiration, et je puis m’indigner tout à mon aise contre les méchants livres, quel que soit le nom qui les appuie. […] Dans la jurisprudence littéraire, opposée en ce point au droit maritime, on ne doit jamais admettre le complaisant axiome suivant lequel le pavillon couvre la marchandise. […]
[…] Cette sévérité est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que les meilleurs noms de la littérature sont devenus de véritables étiquettes commerciales. Le matérialisme s’est tellement établi dans le domaine intellectuel, que nous avons maintenant une géographie spéciale dans les lettres, comme dans l’industrie. On a dressé la carte complète du monde littéraire, et l’on a découvert des villes marchandes pour les romanciers, comme il y en avait déjà pour les armateurs. Telle localité était favorable à la fabrication des tissus : on a signalé, à peu de distance, une autre localité propice à la culture du drame. […] Les capitaux placés dans ces entreprises ont eu les mêmes alternatives de hausse et de baisse. Les littérateurs ont joué à la bourse, comme les agens de change. Quel est l’écrivain qui, dans ces derniers temps, n’a pas spéculé sur les fonds bretons ? […]
Mais la Bretagne une fois quittée, dans quel climat les caravanes de la littérature iront?elles planter leurs tentes ? J’ai beau regarder dans toutes les directions indiquées par la rose des vents, je ne vois nulle part ce luxe épanoui de végétation spontanée qui indique une terre vierge. Heureusement, il y a du côté de l’Italie et de l’Espagne des villes où le roman naît pour ainsi dire de lui-même, aux reflets de la couleur locale, si facile à délayer sur une toile ; Séville, Barcelone, Madrid, Naples, Venise, Florence, sont des sources éternelles où l’imagination impuissante ou fatiguée peut aller puiser largement. Venise surtout, dont les géographes littéraires ont fait la capitale des états romanesques ! La ville des bravi et des doges a été le prétexte, à elle seule, d’une plus grande quantité de romans que n’en ont inspiré ensemble toutes les autres cités de l’Italie. Un bibliomane pourrait, sans beaucoup de peine, se composer une immense bibliothèque exclusivement remplie de romans vénitiens.
Le roman vénitien est presque toujours le premier ouvrage des débutants. Les enfans aiment à jouer avec les choses terribles. Il n’est pas de collégiens qui ne trouve facile et séduisant, pour peu qu’il ait feuilleté Daru, de construire quelque étrange édifice romantique dont le frontispice est défendu par le lion de Saint-Marc, et les galeries traversées par un essaim de personnages mystérieux, voilés, se parlant comme des ombres en masque et bahuta. Qui n’a pas dans sa mémoire deux ou trois stances du Tasse à faire murmurer par un barcarol de l’Adriatique ? Il est peu de doges de Venise qui aient expiré de mort naturelle sous les courtines de leur alcôve somptueuse. En cherchant bien autour du chevet, on peut retrouver encore la fiole ou le poignard, instrumens d’une justice occulte, inflexible. Le miroir de la courtisane du Titien brille encore dans les galeries du Louvre. Il ne faut qu’un peu de hardiesse pour le faire servir à la toilette d’une autre courtisane. Le premier venu saura forcer la bouche de bronze et en tirer deux volumes de secrets romanesques ; car il y a une Venise toute conventionnelle, toute extérieure, si je puis le dire, qui est à la portée de tout le monde, de même qu’il y a une langue italienne, celle des libretti et des ciceroni, que chacun de nous comprend et parle au besoin. Mais la véritable Venise, mais la pure langue italienne ne se révèlent qu’aux esprits observateurs et délicats. Eux seuls ont le pouvoir de découvrir le sens intime de cette étonnante république vénitienne où le nombre abstrait exerce une domination universelle. Le conseil des trois et le conseil des dix, formules mathématiques et brutales de la grande inconnue, Venise, ne comparaissent, dans leur réalité historique, que devant les intelligences patientes et divinatrices. Certes, il n’est rien de plus aisé que de composer un imbroglio bariolé de toutes les étrangetés nominales du vocabulaire vénitien. Mais lorsque vous avez entassé doge sur courtisane, juif sur patricien, sage-grand sur bravo, Saint-Marc sur San-Petro, votre Venise ne ressemblera pas plus à la Venise réelle que les forêts de carton de l’Opéra aux belles futaies naturelles, poussées en pleine terre, aux ardeurs fécondantes du soleil. Avant Consuelo, George Sand avait soulevé peut-être un coin du voile qui enveloppe l’Isis de l’Adriatique. Charles Nodier avait poussé Jean Sbogar en éclaireur au milieu de ces ténèbres solides. Alfred de Musset, avec la pétulance étincelante de son charmant esprit, s’était aussi laissé prendre aux chants lointains de la sirène cisalpine. Lancé sur une des plus minces et des plus rapides gondoles de la ville-fantôme, il s’était introduit furtivement par la porte d’eau dans un logis de Venise, et il en avait rapporté la brillante esquisse du fils du Titien.
Que nous veut maintenant Safia ? Il est bien tard, ce me semble, pour venir méditer encore au Lido après de pareils devanciers. […] Safia […] est marquée à l’estampille industrielle, et, si nous lui consacrons un article dans ce recueil, ce n’est pas à cause de sa valeur particulière, qu’il serait facile de réduire à néant. Nous le prenons tout simplement comme un échantillon des marchandises littéraires qu’on offre à la curiosité du lecteur. […]
[…] On dit que la pensée d’une femme qui écrit une lettre est ordinairement consignée dans le post-scriptum. Nous sommes en droit de supposer que la pensée d’un auteur qui écrit un livre se trouve dans la préface s’il y en a une. L’avant-propos de Safia est consacré à un personnage mystérieux du nom de Mariano Calvi. Ce Mariano est à quelques égards le prête-nom de l’auteur, avec lequel il a d’intimes relations par l’entremise du digne conseiller Honorius Claas qui, de son côté communique avec Juliani, le neveu de Mariano. A quoi bon toutes ces complications, direz-vous ? Juliani, Claas, Calvi, sont-ils des personnages du roman ? Se rattachent-ils de près ou de loin à l’action ? - nullement. […] Dix-huit pages d’incidens pour nous conduire à épeler ce mot : « Safia ». Des coffrets à gauffrures noires, des cartes historiées, des étuis de galuchat, de l’encre sympathique, des cadenas redoublés, tout cela pour expliquer la parution d’un manuscrit ! Il serait plus naturel de croire que c’est pour l’allonger. […] Chemin faisant, l’auteur rencontre toujours quelque dressoir gothique ou quelque console Louis XV, et, glanant ainsi à peu de frais une multitude de détails techniques, il n’a pas de peine à atteindre le chiffre de pagination imposée par l’usage. Toutes ces bizarreries ne seraient que risibles, si le romancier n’étalait point encore la prétention de développer une pensée historique ou philosophique. Ecoutez l’auteur de Safia. « Tous les doges de Venise, dit-il, ne sont pas morts comme l’histoire les fait mourir ; l’histoire de Venise, c’est tout ce qui n’a pas été écrit sur Venise, c’est ce qui est lettre close et non lettre écrite. » Parler ainsi après les ouvrages de Nodier, de George Sand et d’Alfred de Musset, implique beaucoup de présomption ou de fatuité. Cela signifierait, si je ne me trompe, que ce qui a été écrit jusqu’à ce jour sur Venise n’a pas été écrit. […]
[…] Safia est […] un assemblage fantasque où nuages et lacs, lacs et nuages, se succèdent brusquement jusqu’à la fin du livre […].
Au commencement du livre, il y a un chapitre où une quêteuse vénitienne trouve sous le sinet [sic] de ses Heures un billet signé : Saint-Pierre, apôtre. […]
Quelques chapitres encore, et vous assisterez aux travestissemens de Cagliostro, qui se nomme tantôt comte de Lippone, tantôt docteur Fœnix et David Gruss.
Un peu plus loin, si votre courage de lecteur acharné ne vous abandonne pas en route, vous verrez passer devant vous un doge, un juif, un sculpteur, un magicien, un bracelet, une colombe, un papier blanc, des joueurs, des sages-grands, une jeune Vénitienne, un ambassadeur de Tunis… que sais-je ? Il me faudrait deux fois plus d’espace qu’il ne m’en est accordé pour énumérer tous les personnages de ce roman à tiroirs. […]
L’héroïne […] est une jeune Grecque achetée au comte de Tekeli par Cagliostro, et conduite par son nouveau maître à Paris, où elle sert d’appât aux étourneaux dorés de la cour. Des narcotiques la livrent chaque nuit à des orgies effrénées. Sur ces entrefaites, arrive un jeune Vénitien qui prend pitié de cette malheureuse, l’enlève et en fait sa femme. Emmenée à Venise par Alessandro, que ses concitoyens élèvent bientôt au rang de doge, Safia retrouve Cagliostro à la Ca’ Maldetta, et il se passe alors entre eux une scène tout-à-fait semblable à celle de Buridan et de Marguerite dans le caveau du Châtelet. « Mais je règne à Venise, j’y suis maîtresse, dit la comtesse d’Azola. Je puis dès ce soir vous faire jeter dans un cachot. - Vous ne pouvez rien contre celui qui peut tout, répond Cagliostro. C’est à vous de ployer et de ramper, Safia ; à moi de commander… vous êtes à moi, vous dis-je ! » N’est-ce pas là, dans une exactitude presque littérale, la reproduction du fameux duo de la Tour de Nesle ? Marguerite de Bourgogne ne prétend-elle pas aussi avoir en main le souverain pouvoir, tandis que Buridan le revendique hautement pour lui ? […] Le roman se dénoue de la même manière que le drame. Safia, ignorant que la jeune Vénitienne Ziana est sa fille, a donné l’ordre qu’on la fît périr. Gautier d’Aulnay, fils de Marguerite, périt aussi victime des ordres donnés par sa mère. Si du moins la ressemblance était complète ! si Safia portait en elle quelques étincelles du feu destructeur de Marguerite ! Mais non : Safia n’a que la verbeuse colère des vulgaires héroïnes de mélodrame.
Le doge Alessandro fait deux parts de sa vie. Il poursuit, à travers mille incidens embarrassés, deux buts bien distincts. Il veut cacher sa fille à la comtesse d’Azola et ramener Venise déchue aux beaux jours de son glorieux passé. Une loi sévère condamne au pozzo la famille entière du patricien qui aurait épousé une esclave. Or le doge a épousé secrètement Safia, ancienne esclave, et Alessandro connaît, grâce à Cagliostro, tout le passé de la comtesse d’Azola ; là se trouve l’explication du mystère qui entoure Ziana et des visites nocturnes du doge chez le juif Ottale. Quant à son projet de régénérer Venise, savez-vous comment le doge cherche à le réaliser ? Par une guerre impitoyable aux ennemis du dehors qui ont offensé la république. Alessandro refuse la paix que lui offre le dey de Tunis. Sa pensée la plus impérieuse est d’armer une flotte pour châtier le souverain barbaresque. Au lieu d’amasser, par une rigoureuse et patiente économie, l’argent nécessaire pour l’armement de ses navires, le doge épuise sa cassette en payant secrètement les dettes honteuses des jeunes patriciens. Aussi, au moment décisif, dénué de toute ressource et placé entre son déshonneur personnel et la honte de Venise, il accepte de Cagliostro la moitié d’un trésor enlevé à Zecca, au moyen du magnétisme. Dénoncé par Safia, Alessandro tombe sous la justice du conseil des trois, qui le condamne à mourir de faim dans une chambre murée. […]
Que viennent faire dans notre roman vénitien le comte de Cagliostro et Casanova de Seingalt ? J’ai regret de caractériser leur rôle par un mot vulgaire, mais la vérité m’oblige à proclamer qu’ils ne sont là que pour faire tapisserie. Le roman pouvait se nouer et se dénouer sans eux. […] C’est une étrange manie qu’ont les écrivains d’aujourd’hui de mêler toujours les noms les plus célèbres à la futile trame de leurs fictions. Il semble qu’un héros de roman ne puisse faire ses preuves dans le champ clos littéraire, s’il n’a pour galerie les hommes les plus bruyans de son époque. Le personnage principal de la pièce est toujours un caractère de fantaisie, et ce sont les personnages historiques qui jouent les utilités et les comparses. Comment ne voit-on pas qu’en agissant ainsi on s’expose à entendre dire de son ouvrage que le cadre en vaut mieux que le tableau. Voici comment Safia décrit Cagliostro : « Le comte avait une figure expressive ; tout électrisait chez cet homme, l’entendre, le fixer, ou laisser tomber son regard devant son souffle. » Si nous voulions nous donner le passe-temps de la critique grammaticale, cette phrase seule suffirait à défrayer la fin de cet article. Mais il serait oiseux de se livrer à l’examen de semblables amphigouris. Les étrangetés de cette nature abondent dans les pages de Safia : les citations se pressent en foule sous notre plume ; mais nous n’admettons que celles qui peuvent nous conduire à caractériser toute une famille de romans dont Safia fait partie.
Aux yeux de notre romancier, « Venise est un navire de pierre dont la forme se dessine au milieu des brises sonores de l’Océan. »
A cette simple phrase vous reconnaissez de prime-abord le cachet de l’école pittoresque. Nous avons affaire ici à un dilettante littéraire pour qui l’art d’écrire n’est pas autre chose que l’art de peindre. Ne lui parlez pas de sentiments à observer, d’événemens à graduer, d’études particulières à faire. Six mois d’atelier suffisent à un jeune homme intelligent pour devenir un auteur remarquable. En suivant ce système, on arrive à composer un vocabulaire spécial dont les mots sont des couleurs. Les personnages ne sont plus des êtres humains, animés de passions contraires dont la lutte constitue l’élément dramatique de toute littérature. Ce sont des costumes ambulans, des portraits galvanisés qui se meuvent, qui se posent, de manière à produire des effets de lumière ou de clair-obscur. Cette tête n’a pas d’expression personnelle. Qu’importe, si elle est chaudement éclairée ? […] Le XVIIIe siècle voyait la nature dans les jardins dessinés et figurés. Les pittoresques du XIXe siècle ne la voient qu’à travers le paysage. Pour eux, les feuillages des arbres ne sont que des chevelures frisées, huilées, brossées ou incultes, sauvages, ébouriffées. S’ils vous transportent dans la campagne, ils ont soin de peindre au plus vite une décoration. Vous vous trouvez, par un changement à vue, au milieu d’un site de mélodrame ou d’opéra-comique. Ils drapent les monumens dans les plis de leur phrase. Ce ne sont que robes de pierre, écharpes de marbre, à moins qu’ils n’aiment mieux représenter le nu de l’édifice au moyen des muscles de granit et des tendons de grès. Les substances minéralogiques l’emportent, dans leur opinion, sur la nature végétale. […] L’application d’un pareil système tend à immobiliser, à matérialiser le monde des fictions romanesques. […] Il vient un moment où le langage ne suffit plus à l’écrivain. Pour se faire comprendre, il a besoin d’un dessinateur, et de là l’origine de l’illustration. […]
La phrase que nous avons citée tout à l’heure nous inspire encore des réflexions d’un ordre tout différent. Selon l’auteur de Safia, Venise se dessine au milieu des brises sonores de l’Océan. -Voilà donc un tableau qui a des brises pour cadre ! Le son devient une couleur : la littérature n’est plus qu’un mélange d’optique et d’acoustique. Avant de se confondre fraternellement avec la couleur, la note avait aussi créé toute une école littéraire. A côté des pittoresques, nous avions aussi les mélomanes. Pour ceux-ci, la phrase n’avait pas plus de mots que pour ceux-là. Il s’agissait de parler exclusivement à l’oreille, comme on l’avait déjà fait pour la vue. […] Nous avons parlé de peinture et de musique : il faut encore que le lecteur nous pardonne une comparaison tirée du sport. – Les deux volumes dont nous faisons la critique semblent par momens l’œuvre d’un gentleman-rider qui court au clocher avec sa plume. Le coup de fouet se sent à chaque période. Le cavalier ne se possède pas : il est en délire. C’est un galop perpétuel, et je ne sache rien de si monotone à l’oreille qu’un galop trop prolongé. Il vaut cent fois mieux aller au pas. C’est une allure moins fatigante et plus naturelle. L’auteur est sans doute d’un avis contraire ; car, aux soubresauts inattendus de son roman, nous sommes quelquefois tenté de croire que l’action se passe à la Croix-de-Berny, et non à Venise.
Nous voici arrivés à la dernière page. Il ne nous reste plus qu’à retourner le livre et à lire le nom de l’auteur. Nous regrettons que ce nom soit celui de M. Roger de Beauvoir. Cet écrivain nous avait jusqu’ici donné de meilleurs ouvrages. […] Il est fâcheux que M. Roger de Beauvoir se soit abandonné, comme tant d’autres, aux exigences du feuilleton mercantile. Dans ses rapports avec la littérature industrielle, il a perdu cette courtoisie de parole, ce parfum de bonne compagnie qu’on était habitué à trouver dans ses œuvres. A cette époque, il n’aurait jamais fait dire à un de ses personnages :
[…] - Ziana était belle, mais le doge l’était encore.
Le doge qui était belle ! Quand on rencontre des fautes de cette espèce, il est impossible de critiquer froidement l’ouvrage qui les renferme, cet ouvrage fût-il signé d’un nom plus illustre et plus justement populaire que celui de M. Roger de Beauvoir. »
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Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

Commentaires

J'admire par les gens sachant s'exprimer a l'aide des mots.

Écrit par : Jacqualine - germany calling cards | 06/04/2010

Muchas gracias por escribir esto, era increíblemente informativa y me dijo que una tonelada

Écrit par : appliance repair | 20/09/2011

La esperanza de recibir alguna ayuda de usted si se tiene alguna duda.

Écrit par : NEX-C3 | 16/11/2011

Les commentaires sont fermés.