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27/06/2008

QUELQUES REPERES HISTORIQUES

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1 Les origines : Ve-XIIe siècle

« Dans sa jeunesse elle était toute gloire, une nouvelle Tyr ;
Son surnom même avait jailli de la victoire :
Celle qui « plante le lion », qu’à travers feu
Et sang elle portait sur la terre et la mer asservies ;
Maîtresse de nombreux esclaves, mais elle-même toujours libre,
Rempart de l’Europe contre les Ottomans. »
Lord Byron, Childe Harold

Sa légende, Venise la doit à son histoire : « jardin d’Armide », contre-nature du fait de sa victoire sur les éléments, les dieux finiront par la châtier. Si la ville possède ce caractère si « extra-ordinaire » (Barthes), c’est qu’elle fait exception à la définition commune du mythe, puisque le récit de son histoire possède déjà les éléments de la fable (contenu étymologique de muthos). C’est sur un milieu amphibie (les îles de la lagune Adriatique), a priori inhospitalier, que la ville sera élevée. De nombreuses variations artistiques s’exerceront sur cet élément vénitien. Dès le début du premier millénaire de notre ère, des traces de vie humaine ont été découvertes dans ces marécages, même si les Vénètes sont alors encore une population « terrienne ». Au milieu du Ve siècle, fuyant devant les invasions barbares, ils se réfugient dans la lagune, situation certainement temporaire à leur esprit, mais qui n’empêchera pas la sérénissime de fixer la date de naissance de la ville à l’an 421 ; attitude typique du pouvoir vénitien : sa propension à écrire lui-même sa légende, presque au sens sacré et religieux de son étymologie « ce qui doit être lu ». En effet, à Venise, ténue est la frontière entre réalité et fiction. La ville construit sa véritable identité avec, au IXe siècle, le larcin à la ville d’Alexandrie de la dépouille de Saint-Marc, dont le culte va supplanter celui du saint grec Théodore (l’emblème de Saint-Marc, bête fantastique, fascinant lion ailé maintenant de ses griffes l’Évangile ouvert, symbolisera dès lors la sérénissime. Elle continuera la construction de son identité en installant son pouvoir dans l’île de Rialto (« Rivo Altus ») : le Doge Partecipazio, à l’origine du « larcin sacré », essayera déjà d’établir une cité indépendante tant du point de vue politique que religieux.
Venise naît donc d’une alchimie utopique entre nature et civilisation. Pour faire oublier la médiocrité de son emplacement (écosystème dont pourtant dépend sa survie), les Vénitiens multiplieront les décorations somptueuses et entretiendront une atmosphère festive, qui deviendra topique.

2. L’apogée : XIIIe-XVe siècle
« Pareille à une Cybèle des mers, sortant de l’océan,
Elle se dresse avec sa tiare d’orgueilleuses tours
Au lointain éthéré, dans un élan majestueux,
Souveraine des eaux et de leurs puissances. »
Lord Byron, Childe Harold

La ville connaît une montée en puissance et acquiert progressivement son indépendance ; la tutelle byzantine disparaît. L’organisation du pouvoir en oligarchie, sous l’égide du terrible et inexpugnable Conseil des dix (ou Grand Conseil), donne à la ville sa stabilité. Le Doge, sorte d’étui vide malgré son étymologie latine - dux -, symbolise le rayonnement de la Cité et ne fait à vrai dire que cela. À l’instar des façades des palais vénitiens, il est une figure du décor et observe en conséquence le décorum, qui entretient la splendeur de la ville. Cette période est aussi marquée par l’âge d’or de la peinture vénitienne : là encore, la ville fonctionne de manière autonome ; la couleur domine la ligne et donne à l’œuvre son unité. La « lumière » de Venise, « patrie de la palette ardente » (Arsène Houssaye), est d’ailleurs souvent opposée à la « ligne » de Florence.
C’est également au cours de cette période que Venise se construit en tant que puissance commerciale. Ce point d’orgue où la ville assure sa suprématie se maintiendra tant bien que mal jusqu’à l’outrage final infligé par Bonaparte, « ce géant » (Chateaubriand). Mais si pendant cette période de rayonnement, extérieurement l’illusion persiste, intérieurement la puissance commence à se fissurer.

3 L’érosion et la chute : XVIe-XVIIIe siècle
« Statues de verre toutes fracassées, le long cortège
De ses Doges morts est tombé en poudre.[...]
Leur sceptre brisé et leur épée couverte de rouille
Ont cédé devant l’étranger ; salles vides. »
Lord Byron, Childe Harold

L’image que cultive la sérénissime est celle d’une terre d’accueil, mais cette ouverture à l’étranger est partielle et elle se fait moins par altruisme que par calcul. Sa volonté de neutralité lui sera fatale. D’autre part, si le pouvoir admet la dépravation des mœurs, c’est pour mieux étouffer l’expression individuelle : nous avons donc d’un côté les débauches d’un peuple et de l’autre un gouvernement qui, bien que modèle d’équilibre, réclame en contrepartie une soumission totale et incite même à la délation (témoins les fameuses Bocche di leone). 78b3cdd3150801809a5ab47e39b61ee5.jpgLes peintres de la Renaissance laisseront ce malaise percer dans leurs œuvres. Témoins de ces ambiguïtés, un Véronèse, ou encore un Carpaccio, représenteront certains de leurs personnages dans des attitudes de « malinconia ». Maréchal-Trudel dans son ouvrage sur Chateaubriand et Byron, insiste sur les « airs rêveurs et regards perdus » dans les représentations de la société vénitienne : « Terisio Pignatti, conservateur du musée Correr, commentant la séquence du « Départ des Fiancés » de La Légende de Sainte Ursule observe qu’au fond, un grand navire s’éloigne... sur la voile gonflée nous pouvons lire à l’envers le mot « malo », malchance... que confirme sur l’étendard hissé au milieu, le scorpion de mauvais augure. » (p. 14).
Ces symboles inquiétants se retrouvent dans Due Donne toujours de Carpaccio : deux dames aux regards vides, un chien effrayant, un autre apeuré... Jean Starobinski dans les « Emblèmes de la raison » remarque cette même inquiétude dans des œuvres plus tardives, plus proches du déclin de la ville : « La fin de Venise trouve en Giandomenico Tiepolo son historien fabuleux - son mythographe ; ses dessins et ses fresques déploient la liberté presque infinie d’un art qui fait face à sa propre fin. On y discerne la rencontre étrange d’un appauvrissement et d’un échevèlement... [...] Chez lui, la profondeur du zénith n’est plus habitée par la gloire divine. L’éternité a disparu. Il reste les nuages lacérés, un ciel balayé par les vents terrestres, [...]. » (p. 18). De fait, il relie cette inquiétude à la Révolution Française qui aura d’ailleurs une conséquence plus éloignée dans le temps mais directe et fatale pour Venise (l’invasion napoléonienne) : « Dans ce rapprochement entre les œuvres d’art et l’événement, la part prépondérante revient à l’événement. Si vive est déployée la lumière par la Révolution qu’il n’est point de phénomène contemporain qu’elle n’illumine. Qu’ils y prêtent attention ou qu’ils l’ignorent, qu’ils l’approuvent ou qu’ils la condamnent les artistes de 1789 sont les contemporains de la Révolution. [...] Elle impose un critère universel, qui donne la mesure du moderne et du suranné. Elle promeut, elle met à l’épreuve une nouvelle norme du lien social, face à laquelle les œuvres d’art ne peuvent éviter de prendre une valeur d’acquiescement ou de refus. » (p. 7).
Si, le 25 juillet 1755, Casanova se retrouve enfermé aux plombs, c’est moins pour son libertinage (il entretient une relation avec une religieuse) que pour l’affirmation de sa personnalité (sur le registre des inquisiteurs, l’accusation reste vague). Plus la ville décline et plus elle multiplie les fastes, maintenant l’illusion d’une ville en perpétuelle fête. Le dernier coup sera donc porté par Bonaparte qui, suprême humiliation, la vend aux autrichiens. Le futur empereur avait déclaré vouloir être un nouvel Attila pour la ville et il y réussira : malgré, en 1849, la tentative - en elle-même très romantique - de Daniele Manin pour rétablir la République, les ailes du lion sont irréversiblement rognées. Le déclin puis la chute du pouvoir vénitien transforme la ville en écorce où différentes époques se côtoient : immense musée ou cénotaphe, elle se fige au cœur d’une « brèche temporelle », en ruine perpétuelle, « splendide crépuscule, mort qui n’en finit pas de durer » : « Triste comme un lion mangé par la vermine ! » Chateaubriand lui-même dans les « Mémoires d’outre-tombe » ne peut s’empêcher de narrer ce somptueux crépuscule : « Au XIIIe et XIVe siècles, Venise fut toute-puissante sur mer, au XVe sur terre ; elle se soutint dans le XVIe, déclina au XVIIe et dégénéra durant ce XVIIIe siècle dans lequel fut rongé et dissous l’ancien ordre européen. Les nobles du grand canal, devinrent des croupiers de pharaon, et les négociants, d’oisifs campagnards de la Brenta. Venise ne vivait plus que par son carnaval, ses polichinelles, ses courtisanes et ses espions : son Doge, Géronte impuissant, renouvelait en vain ses noces avec l’Adriatique adultère. Et toutefois les forces matérielles ne manquaient point encore à la République. [...] Eh ! bien ! quelques lignes méprisantes de la main de Bonaparte, suffirent pour renverser la Cité antique où dominait une de ces magistratures terribles qui, selon Montesquieu, ramènent violemment l’État à la liberté. » (p. 1024-1025).
L’envoûtement exercé par ce lieu provient à la fois de son histoire - désormais bien connue - et à la fois de sa sublimation par l’art. Bien avant le XIXe siècle, Venise attirait déjà les regards. Mais cette fascination s’accentuera au cours de ce siècle-là car la ville rejoue une histoire chère aux romantiques, la première de l’humanité, celle du paradis perdu.

Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

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