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26/06/2008

LE LIEU DU DEUIL

"Venise, capitale de la douleur" par Florence BRIEU-GALAUP, actes de journées d'études organisées les 23 et 24 octobre 2003 à l'université de Toulouse le Mirail, Bulletin de la Société toulousaine d'études classiques, n° 217-220, déc. 2005, Extrait :

[…] Capitale de la douleur, Venise ne l’est évidemment pas dès ses origines mais elle le devient symboliquement en 1797, lorsque Napoléon Bonaparte met fin à son règne de Sérénissime. […] Les témoignages de l’époque font déjà état d’une ville destinée, à long terme, à être engloutie par les eaux. […] Le romantisme allemand, et à sa suite le romantisme anglais et français s’emparent de cette chute et annexent la ville ; ils en font le lieu par excellence de la mélancolie. Une période clef, en France, 1830-1848, inaugure une profusion de publications, romans et récits de voyage, sur Venise, devenue un topos littéraire ; un journaliste de l’époque (Hippolyte, Babou) parlera des « géographes littéraires » qui ont fait de Venise la « capitale des états romanesques ». A leur tour, les écrivains de la fin du XIXe siècle, qu’on nomme « décadents », développeront à son paroxysme cette identification de Venise à la mort. Tous ces écrivains se sont donc approprié la mort de Venise ou plus exactement « ses » différentes morts : politique, artistique, aristocratique, ainsi que sa lente agonie physique, pour en faire le miroir de leur propres douleurs. ed375f4082546f48326f7aaf5cf557a5.jpg
Outre l’événement historique dont nous venons de parler qui va accroître la renommée littéraire de Venise, il existe une qualité d’intemporalité intrinsèque à la ville qui explique l’engouement dont elle est l’objet pour exprimer le deuil. La ville est une sorte d’« hapax » urbain, caractéristique qui se retrouve dans la plupart des récits de voyageurs. Goethe dans son Voyage en Italie parle même à propos des Vénitiens d’une nouvelle espèce d’hommes. Les configurations architecturales et urbaines de Venise, en font un lieu clos, une enclave à la fois dans le temps et dans l’espace, qui engendre un processus de réflexivité et qui donne au sujet le sentiment d’être dans un ailleurs, un « hors-monde », d’où cette possibilité de contempler sa souffrance et de la mettre à distance, de s’en exclure. Cette atmosphère va avoir une conséquence sur l’élaboration des passages qui nous intéressent. Celui des Mémoires appartient à ce que Chateaubriand nomme « incidences » ; Philippe Berthier a déjà fait remarquer comment ces moments constituaient un recul par rapport aux événements et à la narration de ces événements. L’épisode vénitien de la Recherche possède cette même caractéristique : présenté comme une réminiscence, il est fortement onirique et détaché du cours chronologique de la narration. Ces passages sont véritablement deux parenthèses dans les ensembles monumentaux que sont ces deux œuvres.
249ea18bba5697cef3979f63debb6f7b.jpgVenise occupe donc dans nos deux œuvres une place privilégiée, motivée à la fois par les relations personnelles des deux écrivains avec le lieu et par l’engouement pour ce même lieu de leurs époques respectives. La ville sera, pour Chateaubriand et Proust, le cadre de la mise en scène, l’espace délimité où ils pourront étudier les articulations du temps. A travers la culture vénitienne, à travers la contemplation d’un monument en ruine, présence paradoxale, le sujet va faire son propre deuil, que ce soit de son passé, de sa patrie, de ses amis, de ses illusions et de ses morts. Une autre raison justifie le choix de ces deux écrivains pour étudier le deuil à Venise : Mémoires d’outre-tombe et Recherche apparaissent comme l’immense tentative d’assumer une séparation originelle, réitérée dans les séparations postérieures et successives ; l’origine de la conception du deuil plongeant ici ses racines dans l’enfance. Il y a à l’origine des deux œuvres une vie solitaire ou vécue comme telle, entre exils, séparations et manque affectif : une famille taciturne et peu démonstrative pour Chateaubriand, un amour exclusif et douloureux pour la mère chez le narrateur de la Recherche, dont enfant la chambre devient un « tombeau » et la chemise de nuit un « suaire » (Du côté de chez Swann, p. 28). Les notions de deuil et de séparation ont donc d’autant plus de résonance dans l’ensemble des deux œuvres.
L’aperception du deuil passe aussi par le rapport à la mort et à sa représentation. Celles de nos deux écrivains sont conditionnées ici pour l’un par les images sanglantes de la Révolution française et des guerres menées par Napoléon Bonaparte ; pour l’autre par le massacre massif, et de fait déshumanisé de la guerre de 1914-18, et du déclin d’une société mondaine pour qui la mort est inopportune. D’une époque à l’autre, nous assistons également à un désinvestissement des rituels de deuil. Cependant, au-delà de ces conditionnements, c’est à une quête personnelle que vont se livrer et le mémorialiste et le narrateur de la Recherche. Par ailleurs, si les expressions du deuil sont du XIXe siècle au XXe siècle diamétralement opposées - à savoir manifestation pathétique à l’époque de Chateaubriand et volonté de stoïcisme à l’époque de Proust -, nos deux écrivains se retrouvent cependant dans la portée métaphysique conférée au deuil.

Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

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