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05/06/2008

VENISE SAUVEE, VENISE PERDUE (II)

Les derniers Vénitiens : une résistance désespérée ?

La conservation de Venise passe aussi par la sauvegarde de sa population et donc par la tentative d’enrayer la chute démographique. De 175 000 en 1951, nous en sommes aujourd’hui à environ 70 000 habitants.

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Pourquoi les Vénitiens disparaissent-ils ? La ville, à cause des touristes, tend à devenir la capitale du luxe. Conséquence de la hausse des prix, la « qualité » du touriste baisse et en corollaire, la qualité de l’accueil également. Les visiteurs ne peuvent rester plus d’un jour sans se ruiner (difficile de se loger correctement à moins de 100 € la nuit) et ils préfèrent manger de la cuisine japonaise, participer au carnaval avec des allemands et des anglais, écouter de la musique jouée par des roumains, et être servis par des Milanais expatriés mais pouvoir dire « j’ai fait Venise ». Conséquence : les prix démentiels des denrées ou des logements font fuir la population à Mestre. Ceux qui persistent à vivre sur place se plaignent de l’impossibilité de circuler dans une ville véritable fourmilière. Les débouchés sont extrêmement limités dans une ville qui devient une gigantesque vitrine et dont les principaux emplois sont saisonniers. Comment garder une population jeune déjà complexée par rapport au manque des voitures ? Le strict nécessaire, le confort moderne manquent alors que les boutiques de masques se multiplient et que disparaissent les métiers artisanaux. L’île de Murano produit des objets renommés et sublimes… mais aussi toute une marchandise d’assez mauvais goût (Made in Murano ou made in China ?).
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Aujourd’hui il n’est pas rare de rencontrer des Vénitiens éméchés qui vous apostrophent en vous disant que vous ne comprenez pas cette ville. Se repentant bien vite de leurs injures, ils vous invitent à prendre un verre et - vérité ou mensonge - se disent les propriétaires d’un palace mais préfèrent noyer leur chagrin dans les bars à vin, derniers remparts de leur communauté. Dépossédés, ils ne peuvent que se plaindre de l’internationalisme de leur ville. Le carnaval, tradition à laquelle ils ne participent plus, suprême artifice, les gênent pendant une longue période, mêmes les autres fêtes (comme celle du Rédempteur) ont perdu aux yeux de certains Vénitiens toute leur signification. Les restaurants de nourriture rapide ont réussi à s’implanter en plusieurs endroits et ont même droit à des panneaux publicitaires. Certaines expositions coûteuses et factices ressortent d’années en années les mêmes lithographies d’un Salvador Dali ou d’un Picasso. Venise est sûrement la seule ville où les graffitis sur les murs portent sur des questions artistiques : « A cosa serve l’arte ? », « Biennale di m… » etc. peut-on lire à certains endroits de la ville. Près de la Salute, un petit bar sous des treillis essentiellement destinés aux ouvriers vénitiens était particulièrement apprécié par des étrangers heureux de goûter la même nourriture que le Vénitien de base ! Las ! devant une fréquentation croissante, le petit bar se changea en « snak » et augmenta ses prix… Sur l’île de Burano, les propriétaires sont réduits à une conservation tyrannique de l’apparence de leur ville : chaque maison doit conserver la couleur de sa façade et une couche de peinture doit être passée chaque année sous peine de se voir infliger une amende. Raisons d’un tel décret : perpétuation d’une tradition ? Peur que de nouveaux propriétaires ne respectent pas le site ? ou raisons purement touristiques et économiques ?
Pour interrompre cette hémorragie, la municipalité a, il est vrai, développé les centres culturels, les universités, les associations, les centres internationaux de recherche. Mais la vraie solution aurait été d’implanter à Venise même les centres administratifs de la région. Notons la tentative d’un Vénitien, Lindo Lando qui, pour créer des emplois à Venise, s’est tourné vers le passé de sa ville et a repris la fabrication de la soie (Venetia Studium), en lui donnant une identité propre puisque ce qu’il vend reproduit les œuvres de Mariano Fortuny, dont Proust adorait les tissus. Cette démarche, qui a beaucoup de succès, reste cependant isolée ; de plus elle concerne encore une fois des produits de luxe.8bef319bc1bb5b53be26b26b36f659ed.jpg
Qui sont les derniers Vénitiens ? Contrairement aux habitants de la Cité de Carcassonne qui « jouent » à être les ancêtres des habitants de la forteresse médiévale, les Vénitiens sont des aristocrates, au sens où leurs familles occupent ces terres depuis des siècles. Il est peut-être prématuré de la part des sociologues de parler déjà à propos de Venise de « ville-musée » ; c’est régler un peu vite le sort du peuple des Vénitiens, c’est se rendre trop vite au monde des apparences. Derrière les couches de touristes en bermuda des gens vivent, mangent, meurent, prient… Déjà en 1850, Arsène Houssaye dans son Voyage à Venise écrivait : « Aujourd’hui, il n’y a presque plus de Vénitiens dans ces beaux palais du style oriental. Les Vénitiens du XIXe siècle sont les Russes et les Anglais à moitié ruinés qui habitent ces demeures princières pour faire des économies. »
Que dire de ce peuple ? Au fond il fut un peuple voyageur mais extrêmement autarcique quant à son propre territoire. Vivre à Venise c’est encore vivre une vie de quartiers. Tout au long des siècles, si les voyageurs Français, Anglais, Allemands rapportent l’image de gens pittoresques, ils rapportent également l’image d’un peuple un peu renfermé sur lui-même qui refoulait à la périphérie les étrangers qu’ils se devaient d’accueillir pour des raisons diplomatiques (communauté arménienne du cloître de San Lazzaro, par exemple). C’est également pour préserver l’intégrité d’un lieu qui voulait représenter la Jérusalem terrestre, pour maintenir la faveur de Dieu à leur égard, que le gouvernement retrancha les Juifs dans le Ghetto. Ceci est dû bien évidemment à un système politique qui sut pendant plus de dix siècles maintenir une image idéale, galvaniser son peuple et qui sut également au mieux surveiller l’aristocratie comme le dit Montesquieu dans L’Esprit des lois. Privé de la tutelle du Conseil des Dix, le peuple vénitien, miséreux, à partir de l’occupation autrichienne, ne pouvait que continuer une décadence déjà amorcée.
Les Vénitiens étaient les garants de leur ville. La fusion entre eux et leur milieu assurait malgré les problèmes sa survie. La perte des bonnes habitudes est aussi un des facteurs de la dégradation de la ville aujourd’hui. Si, à l’instar de Bernard lamizet, nous étudions la ville comme un langage, Venise tend à devenir illisible. Chaque « palazzo » a une histoire, une légende que chaque Vénitien de naissance connaît encore par cœur, or les étrangers investissent la ville d’une mémoire parallèle. D’autre part, si la dénaturation de la ville n’a eu lieu qu’en partie, c’est parce que la préservation du décor tel qu’il est, entre rénovation et dégradation, attire les visiteurs qui ont le sentiment de se trouver dans une brèche temporelle. Ainsi trois ponts métalliques datant de la Belle époque, modernes et anachroniques ont fini devant les protestations par disparaître. L’absence de panneaux publicitaires contribue également au sentiment d’intemporalité, mais si la somme proposée par une société est assez forte même cette règle est outrepassée (restauration rapide). Seuls quelques « tifosi » rappellent brutalement et bruyamment aux étrangers qu’ils ne sont pas chez eux d’une part et qu’ils ne sont pas dans un lieu irréel d’autre part. La ville est sous tutelle de l’Etat et sous l’observation d’organisations internationales : paradoxalement, c’est d’une réelle aspiration vénitienne à sauver la ville qui manque. Mais ce peuple n’a-t-il pas conservé de ses ancêtres une habitude d’encadrement et de soumission qui l’empêche aujourd’hui de réagir efficacement ?

La sauvegarde de Venise autrefois : la magistrature des eaux et l’époque moderne

L’histoire de la Venise des premiers jours se décompose en deux temps : le temps de la réalisation et celui de la conservation. Dès le départ Venise est en train de couler. La sauvegarde de la ville est un problème endémique. Et parce que le gouvernement prend conscience très rapidement de la fragilité du lieu où il réside, et de l’importance de la lagune comme forteresse, de grands travaux hydrauliques pour sauvegarder la ville vont peu à peu être mis en place. Dès le XVIe siècle, la peur des inondations est présente et le Conseil des Dix nomme une magistrature des eaux (le Conseil des Sages) qui est chargée de sauvegarder la lagune et ses cours d’eaux. Enfreindre les lois sur les eaux (pêche sauvage, barrages…), c’est commettre un crime de haute trahison et encourir des peines plus que sévères : œil arraché ou main coupée. Dans un registre du Conseil des Dix, à la date du 7 août 1501, il est demandé de mener des recherches approfondies : « Etudier toute la lagune, les terres, les alentours depuis Malamocco jusqu’aux confins représentés par les trois ports. » Daniel Barbaro, noble vénitien et grand théoricien, en charge des projets territoriaux met en avant la guerre qu’est en train de mener la mer contre la ville. Vers le milieu du XVIe siècle, déjà deux points de vue se faisaient front sur les causes de l’enfouissement de la lagune et sur les solutions à adopter. Là encore cette polémique empêcha le gouvernement vénitien d’agir durant des décennies. Christoforo Sabadino avait été nommé par la Magistrature des eaux responsable technique. Sa théorie reposait sur une appréciation bénéfique du rôle des marées, le flux permettant le renouvellement des eaux. Voici ce qu’il écrit dans son rapport à la Magistrature des eaux : « Je dis que pour sauver cette lagune, il y a deux solutions : la première renforcer les plages ; la seconde la plus importante de toutes : dévier les fleuves hors de la lagune. » Deux autres érudits vénitiens, dont Alvise Cornaro, originaire de Padoue, étaient opposés à sa conception et voyaient au contraire dans les marées la cause de l’enfouissement et préconisaient le comblement des canaux : pour eux les courants marins transportaient de la terre et la déposaient dans la lagune. Nous voyons que les débats, il y a des décennies étaient déjà ceux d’aujourd’hui. Finalement le Conseil des Dix adoptera le point de vue de Sabadino, qui rejoint celui de la classe dominante maritime, et déviera de leurs cours les fleuves suivants : le Sile, le Brenta, et le Piave. Cette mesure sauvera la lagune, mais l’exposera à un nouveau danger qui est celui de l’érosion des plages. En 1721, la Magistrature fait appel à un ingénieur Bernadino Sendrini qui a l’idée de protéger les plages naturelles par un mur de pierre qui séparera la lagune de la mer ; et ces pierres, il va les lier entre elles par un ciment capable de résister à l’eau. Il crée un mélange fait de chaux et de « puzzolane » qui se révèle non seulement résistant mais qui durcit au contact de l’eau. Ces fameux murs subsistent encore aujourd’hui. Dès le début, nous voyons que le gouvernement a mis en place une politique efficace de sauvegarde. Conscient que la multitude empêche la prise de décision, il nomma une commission spécifique destinée à décider et des « seigneurs de la nuit » chargés de surveiller l’évolution de la situation. La République vénitienne prit le parti de rester le plus possible fidèle aux origines du site et de ne céder à la transformation qu’en cas de péril. La fragilité du lieu fut proportionnelle aux contrôles mis en place mais les dirigeants surent concilier les antagonismes, en conservant une réflexion interne et limitée à un nombre de personnes restreint.
Jusqu’à l’invasion de Bonaparte, le gouvernement vénitien a donc pris en charge le destin de sa ville, un destin collectif. Poursuivant le mythe d’une ville complète, souhaitant entretenir aux yeux du reste du monde l’idée d’une ville miracle, il a imposé un langage et une lecture de sa ville. Si tous les moyens sont mis en œuvre pour entretenir le territoire, la règle générale est de masquer les efforts fournis pour cet entretien. Les registres contiennent les décisions prises mais en aucun cas, il n’est fait mention des difficultés rencontrées : on exécute. D’où l’erreur de beaucoup d’historiens jusqu’à présent de s’être laissé berner par une vision idyllique, alors que la construction puis la préservation de la ville est quelque chose de colossal. Au XIXe siècle le contraste entre la ville avant 1797 et après est d’autant plus frappant. La ville va connaître successivement le joug des Autrichiens, du Royaume d’Italie de Napoléon, à nouveau des Hasbourgs avec une courte interruption en 1848/49 avec la tentative de Daniele Manin de rétablir la République, pour finir par être intégrée au Royaume d’Italie. C’est fin XIXe, début XXe siècle que la ville va connaître ses plus grands bouleversements (architecturalement, vont apparaître le néo-classicisme, le néo-gothique, l’art déco, l’art moderne… Certaines constructions modernes ne manquent pas d’intérêt comme le magasin Olivetti de l’architecte Carlo Scarpa dans la Fondation Querini Stampalia : la mosaïque au sol recrée les reflets optiques de l’« acqua alta » à laquelle elle est souvent confrontée) et que les conflits vont s’étendre à des personnes extérieures à la ville. Napoléon causera déjà par de grands travaux des dommages dont les visiteurs actuels ne sont pas forcément conscients : comblements de canaux, destructions de quantité de monuments, dispersion d’œuvres d’art, suppression de l’ordre religieux et donc suppression de garants du patrimoine, architecture néoclassique, création d’espaces verts etc. La volonté de Napoléon était d’affirmer la présence de son pouvoir et de faire oublier les signes du passé en donnant une nouvelle lecture de la ville. Les Autrichiens vont eux aussi aménager la ville mais en la modernisant plus qu’en la préservant, oubliant d’entretenir les murazzi et de draguer les canaux. Ils sont responsables du Pont de la Liberté en 1833, qui relia pour la première fois l’île à la terre ferme (stigmatisé par Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-tombe) de la voie ferrée en 1846 et de ponts en fer depuis détruits (dans Au Pays du soleil (1884), Victor Fournel dit de ces fameux ponts : « Passerelles bâties […] par un ingénieur anglais, barbare civilisé qui a pris Venise pour Londres et le Canalazzo pour la Tamise). L’occupation autrichienne va prolonger la décadence de la ville. Economiquement, les nouvelles liaisons vont transformer les moyens de transport et bouleverser la répartition sociale de la population. En perdant son gouvernement, la ville a perdu ce qui garantissait son intégrité et sa valeur. Le discours produit par ce gouvernement garantissait la sauvegarde de la ville. Comme l’a dit Madame de Staël, même s’il s’agissait d’un gouvernement despotique, « omniscient », qui n’éclairait pas son peuple mais le divertissait, il avait toute autorité sur celui-ci. Mise au même rang que d’autres villes industrielles, confrontée à deux siècles progressistes, Venise ne pouvait qu’en payer lourdement le prix.
Le 4 novembre 1966, un danger qui n’était jusqu’alors que textuel et théorique, se matérialise par une marée qui va atteindre 194 cm, submerger la ville pendant dix-huit heures causant d’énormes dégâts et détruisant les murazzi du XVIIIe siècle. Un article de Bernard Champigneulle paru en 1970 dans la Revue des deux Mondes, rapporte l’événement et insiste sur la prise de conscience mondiale d’un danger pesant sur Venise. Peu après la catastrophe, l’UNESCO lance un appel de demande d’aide car le gouvernement italien n’a pas assez de moyens : commissions italiennes et étrangères sont créées. Des projets délirants sont envisagés (voie ferrée aérienne reliant Venise et les îles, métro souterrain etc. ). Le danger était pourtant connu depuis un certain moment : en 1962, les autorités avaient dits qu’elles adopteraient un plan régulateur concernant Venise et sa lagune mais celui-ci resta théorique. Avant 1966, les Italiens dont de grandes familles patriciennes avaient tenté d’alerter l’opinion publique. Ainsi la comtesse Foscari avait donné à Paris des conférences et une exposition avait été installée pour montrer l’abandon dans lequel se trouvait le patrimoine architectural. En 1969, l’NESCO publie un rapport « Sauver Venise » et c’est à peine en 1973 que l’Etat italien adoptera une loi pour organiser et financer un projet de sauvetage intitulé MOSE, l’ancêtre des panneaux mobiles dont nous avons parlé et finalement mis en construction à peine en 2001. Mais la bonne volonté qui semblait percer n’a pourtant donné lieu qu’à des mesures insuffisantes : quelques digues, quelques plages stabilisées et un projet en cours dont on ignore la réelle efficacité. Une quarantaine d’années après, la situation semble en proie à la paralysie.

Photos Florence Brieu-Galaup, tous droits réservés.

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